24 janvier 2018

FAIRE LE TOUR DE SOI EN DIX PICTOGRAMMES

Bon, OK ! Toutes les personnes assises autour de ces tables mises en carré ont des $

On peut supposer que si elles viennent à l’atelier d’?, c’est qu’elles se sont abimé les N

en lisant plein de ¨ sans images !

Certaines écrivent dans un cahier et d’autres sur des 4 volantes.

Une fois que l’animateur a donné et explicité sa consigne on n’y " jamais : un silence de

Ns’abat sur la salle Mandoline. On n’entend plus que le bruit des !

qui courent sur le 2.

 Tout le monde dans cette assemblée doit posséder un ( portable mais on entend rarement

sonner ceux-ci. Ils doivent avoir été mis en mode Q.

 Remarquez que l’animateur n’exige pas le silence et qu’il est le premier à tendre l’ Odès qu’une occasion se présente d’échanger à propos de la consigne qui, c’est vrai, bien souvent

n’est pas un e !

 C’est le cas ce soir avec le jeu des dix pictogrammes. Ca a rappelé des méthodes d’enseignement de la lecture aux deux institutrices du groupe. Mais si, des institutrices ! Des professeures des écoles, comme on dit maintenant. Des dames qu’on ne peut interrompre

qu’en levant haut la Gavec l’index tendu au bout.

 - Oui ? Qu’y a-t-il, Laure Manaudou ? Tu connais la réponse à la question que j’ai posée ?

 - Non, je veux juste demander la permission d’aller faire pipi !

 - Ah, désolée ! Il n’y a pas de pictogramme représentant le Manneken Pis, tu attendras l’heure de la récréation pour y aller !

 Cela fait plus de quinze ans "que l’animateur vient proposer chaque mardi des jeux d’écriture

cons comme la à. On devrait lui décerner une & pour cette fidélité assumée.

 Surtout qu’une fois sorti de là il va participer à des ateliers d’? en ligne où on lui donne comme consigne :

« Echoué sur une J déserte avec ma vache ».

 M’est avis que ces gens de la salle Mandoline, ils ont une ! dans le plafond !


Pondu à l'Atelier d'écriture de Villejean le mardi 23 janvier 2018

d'après la consigne ci-dessous (empruntée à Odile Pimet)

et utilisé pour les Impromptus littéraires du 22 janvier 2018
dont la consigne était "faire le tour de soi"

Posté par Joe Krapov à 18:50 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : ,


20 janvier 2018

LES BELLES HISTOIRES DE L'ONCLE FRIEDRICH. 2, Wagon de train

CFTLP_Voiture_Voyageur_B_11_V

 

Dans le train de 8 h 24, les banquettes étaient en bois, les voyageurs étaient face à face ou dos à dos et il y avait une étroite allée centrale. Dans celui de 7 h 14 on accédait et descendait par des portes très étroites qui ne laissaient le passage qu’à une seule personne à la fois.

Mais dans celui pour Paris il y avait un long couloir et des compartiments. A l’intérieur de ceux-ci il y avait quelquefois, au-dessus des sièges, des photos en noir et blanc – en sépia ? – qui représentaient des paysages de France. Un célèbre dessin de Jean-Jacques Sempé représente un de ces wagons-là et le paysage qu’on aperçoit par la fenêtre est exactement celui qu’on voit dans un des cadres.

***

Le jeune homme s’appelait Arthur R. Il était âgé de seize ans et n'avait pas un rond sur lui. Peu avant l’arrivée du convoi pour Paris il avait contourné la gare et sauté par–dessus la barrière en ciment ajouré. Il s’était retrouvé sur le quai. C’est qu’à l’époque encore un contrôleur vérifiait au départ et à l’arrivée des trains que chaque voyageur possédait bien un billet lui permettant d’effectuer ce voyage-là et pas un autre.

Pour Arthur R ce voyage-là était LE voyage. Il jouait sa vie à quitte ou double. C’était sa première fugue qu’il espérait bien définitive. Marre de la ville de C., suprêmement idiote parmi les bourgades provinciales. Marre de la Mother qui ne comprenait rien à son art, à son amour de la composition, à son ambition de devenir un artiste. Pour percer, pour être reconnu, il fallait qu’il monte à Paris. C’est là que tout avait lieu, dans toutes ces salles prestigieuses, sous les lumières électrisantes des cafés où la vie intellectuelle était trépidante. Même si elle n’avait été qu’un peu pidante ça aurait quand même arrangé Arthur R. Il pourrait montrer ici ce qu’il valait alors qu’à C. personne ne comprenait. Et voilà pourquoi votre fils Arthur « brûle le dur », Madame R.

DDS 490 chef de gare dubout

Hop ! Hop ! Ni vu ni connu… Caché derrière un voyageur à chapeau melon Arthur échappa à la surveillance du chef de gare et monta dans le wagon. Quand le coup de sifflet retentit et que la vapeur de la locomotive s’éleva dans le ciel, le train s’ébranla lentement. Arthur ressentit alors la joie d’avoir pour ainsi dire cocufié l’agent des chemins de fer.

Il s’installa dans un compartiment où il restait une place libre. Les bourgeois qui montaient à la capitale observèrent d’un sale œil son regard effronté et gaulois, sa tignasse abondante et mal peignée et ses croquenots de campagnard qui renardaient quelque peu. « Je n’ai pas pris le temps de changer de chaussettes » songea-t-il et il reconnut dans cette phrase un alexandrin parfait.

DDS 490 controleur-tierce-OrdnerSeule âme apparemment bienveillante dans le compartiment, une jeune femme à chapeau fleuri semblait être tombée en extase, le regard fixé sur les mains fines et les longs doigts d’Arthur, signes d’une hypothétique et toute musicienne délicatesse. Peut-être y aurait-il eu ici une idylle à nouer, peut-être que tout aurait tourné autrement s’il n’y avait pas eu à l’époque des employés qui se nommaient « contrôleurs » et qui faisaient la chasse aux fraudeurs, aux resquilleurs, aux migrants économiques sans titre de transport. Il paraît qu’ils existent encore aujourd’hui et qu’ils sont beaucoup mieux armés que jadis : la douchette à flashcode plutôt que la pince à tiercé ou la poinçonneuse de couleur lilas.

Si moi-même je suis terrifié lors de leur passage dans les TGV que j’emprunte – et que je rends (et pourtant je vous fiche mon billet que je le paye toujours) ! – on imagine la frayeur du jeune Arthur R. lorsqu’il entendit à l’autre bout du couloir le cri de guerre du chef indien à casquette : « Contrôle des billets Sioux plaît M’sieu Dames !».

Ni une ni deux, Arthur plongea sous la banquette. Son admiratrice au chapeau à cerises épandit ses jupes le plus largement possible pour qu’il échappât aux regards. Mais les messieurs sérieux renâclèrent. Il y a même fort à penser que l’un de ces citoyens fit preuve d’un respect particulièrement putassier de l’ordre républicain et des règlements établis par le voyagiste. Plus faux-cul que la crinoline « cache-cache » de Mademoiselle Lelongbec il indiqua au représentant de la police des trains, par force grimaces et mimiques, la présence au sol d’un contrevenant.

***

Je vous la fais brève, comme disait Manuel De Falla en parlant de la vie. "On ne va pas y passer la nuit, mon chauve !" comme disait Moussorgsky à Borodine dans les steppes de l’Asie centrale.

Comme ça ne rigolait pas plus que maintenant en ce temps-là du côté de la maison Poulaga, Arthur R. fut alpagué brutalement, menotté à l’arrivée à Paris, embarqué dans un panier à salade et conduit à la prison Mazas. Il y connut l’horreur de la promiscuité, des sales odeurs de la tinette, du délire des pochards avinés, du mépris des putes grossières, de l’inhumanité des flics pas commodes et des matons blasés.

Bref il passa une semaine au violon et en sortit dégoûté à jamais de cet instrument. Quand un ami de ses parents l’eut ramené dans sa famille il se fit une raison et reprit ses études de piano et de Chopin.

A force de travail et de persévérance Arthur Rubinstein devint un très grand artiste dont l’immense talent fut reconnu dans le monde entier.

***

Comme quoi, mes chers neveux et mes chères nièces, il importe toujours de suivre le droit chemin et de ne jamais dévier de la consigne quand on veut faire fructifier son bagage.

Extrait de « Par-delà le bien et le noch ein Mal » de Friedrich Nichts.

Ecrit pour le Défi du samedi  n° 490 d'après cette consigne : wagon de train

Posté par Joe Krapov à 09:30 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags :

19 janvier 2018

L’EXPÉDITION DU KING TOU KON

8 mai

Nous en sommes déjà à quarante jours de navigation à bord du King Tou Kon.

- On a enfoncé Thomas Coville ! me dit ma coéquipière. C’est quand même une sacrée bonne idée que d’avoir changé les règles du tour du monde à la voile en solitaire pour ramener la durée du voyage aux quatre-vingts jours de Jules Verne !

Là-dessus ma coéquipière a déposé une grosse bouse. J’ai nettoyé le pont avec un paquet de mer aux enzymes gloutons.

- Retiens-toi un peu, Schilda ! Je n’ai pas que ça à faire !


9 mai

Ce tour du monde à la voile avec handicap, c’est vraiment une idée pourrie. Cohabiter avec une vache sur un trimaran, ça n’est finalement pas très marrant. Mais je ne me plains pas de ça. Les organisateurs auraient pu m’imposer un éléphant. Ce qui m’ennuie le plus c’est que Schilda parle.
Et qu’elle chante aussi.

- Hisse le grand phoque, tout est payé ! On demande Elvire au cabestan ! Qui les trois caps a passé dans l’eau a le droit d’bouser !


10 mai

- C’est le mois des catastrophes, le mois de mai ! Le Front populaire en 36, mai 68, le 10 mai 1981. Ce n’était peut-être pas une bonne idée non plus, dans le nouveau règlement, de confier le gouvernail à un novice en navigation !

Schilda, une vache de droite ! Et qui sait trouver les mots de consolation pour vous remonter le moral une fois que vous avez fait naufrage et que vous barbotez en plein océan parmi des vagues de trois mètres de haut et des requins d’autant tandis que vous emporte le vent vers un improbable destin.


11 mai

Dans une vie antérieure – j’en suis rendu à ma troisième – je faisais partie d’un club de ukulélistes. On se réunissait dans un café associatif et on jouait ensemble des morceaux américains. On faisait un bœuf, quoi. A croire que j’étais prédestiné à ma cohabitation avec Schilda !

Maintenant qu’on est échoués sur cette île je me souviens des paroles d’une des chansons, je crois qu’elle a été chantée par Louis Armstrong : «On a coconut island I'd like to be a castaway with you».

Voilà, c’est tout à fait ça : naufragé sur une île déserte avec ma vache !


12 mai

Moi aussi je pourrais chanter, sur l’air de «Rockcollection» de Laurent Voulzy : «Et Schilda ruminait» !

- Je ne comprends pas pourquoi vous appelez ça un abri de fortune ! Vous plantez une tente dans la jungle, un carton dans la rue, trois bouts de bois sur une plage et des branchages dessus et vous appelez ça un abri de fortune. Vous êtes vraiment a-tipi-ques, vous les hommes ! La fortune pour moi c’est autre chose. La corne d’abondance, la Voie lactée, la Riviera, un diamant gros comme le Ritz, le casino de Saint-Nectaire ou le gazon de Wimbledon !


19 mai

L’épave du King Tou Kon s’est échouée sur l’île. J’ai récupéré des provisions, de l’eau minérale et le bouquin que j’avais emmené au cas où. C’est «Robinson Crusoé» de Daniel Defoe.

IL 2018 01 15 Kastner-Erich-Les-Gens-De-Schilda- Qu’est-ce que ça dit ? demande Schilda agacée de ne pas savoir lire autrement que sur un écran – ben oui, un livre, faut le tenir et les vaches n’ont pas quatre mains ! -.

- Ca dit qu’il faut attendre Vendredi.

- Et on est ?

- Lundi !

- Merde ! Tu vas encore bouffer ces saloperies de raviolis ! Je déteste leur odeur !

Comble de malheur pour ma pomme, voilà que Schilda a chopé le vocabulaire de Stouf !

20 mai

Naufragés ou pas, il paraît qu’on va tous être obligés d’y passer : il y aura bientôt des sauterelles dans nos assiettes. Pinocchio a commencé à donner l’exemple. Il a enfin compris que pour avoir vraiment bonne conscience il faut se couler dans le moule et il a avalé ce Jimini Cricket. Avec la batte et la balle.

Moi je n’ai pas eu la patience d’attendre Vendredi. J’ai fait pareil. Autant Schilda était abondante et parfois bonne en commentaires, autant je la trouve succulente en steaks.

Je n’allais quand même pas crever la Heyerdahl et la laisser me brouter pendant cent sept ans, non plus !


Ecrit pour les Impromptus littéraires du 15 janvier 2018

à partir de cette consigne

18 janvier 2018

EXTRAITS D’UN JOURNAL INTIME

Retrouvées par hasard et par les héritiers dans un grenier et une boîte métallique, ces feuilles de carnets en miettes et en désordre ont été attribuées à Jean-Jacques-Henri Rousseau, peintre et douanier normand (1844-1910).

16 janvier 1886

1718-15 Rousseau carriole junier photo

Le père Junier est bien gentil. Il a bien voulu m’emmener jusqu’au bois de Pépinvast en passant par Montfarville et Anneville-sur-Saire. Nous sommes partis tôt le matin car il y a une trotte de Barfleur à Anneville. La jument blanche Blanche – non je ne bégaie pas, la jument est blanche et elle s’appelle Blanche – avale les kilomètres d’une traite car elle est vive et vigoureuse. C’est que nous étions nombreux au départ dans la carriole : Madame Junier, sa fille Judith et leur nièce Julie. Madame Junier s’appelle Juliette et M. Junier se prénomme Jules. Pour le taquiner, Madame Junier l’appelle souvent Roméo et ça les fait beaucoup rire, je ne sais pas pourquoi.

1718-15 Rousseau carriole junier tableau

 Il paraît que de donner des diminutifs ou des surnoms aux gens, comme Roméo, c’est l’alpha et l’oméga de l’amour mais moi je ne connais pas le grec, je ne suis pas un homme de lettres et je ne m’y connais pas en charrettes italiennes. Et pourtant je ne suis pas un imbécile puisque je suis douanier.

 

Il y avait aussi avec nous le chien Berluscon. Il a tellement de poils qui lui tombent sur les yeux qu’il se cogne partout. D’où son nom : « Il a la berlue c’con ! » dit toujours Roméo-Jules et ça fait rire les deux cousines Judith et Julie.

1718-15 Rousseau carriole junier timbrejpg

Les deux autres cabots des Junier sont restés à Barfleur. Le gros noir s’appelle Pulcrottin parce qu’il est toujours fourré sous la croupe de la jument alors forcément, quelquefois les besoins naturels de celle-ci, hein, ne l’épargnent pas. Et le troisième chien est tellement petit, long et plat qu’ils l’ont baptisé Razmoket même si chez eux c’est du parquet. Il faudra que je vienne immortaliser ce petit-monde là un beau jour.

1718-15 Rousseau La_muse_inspirant_le_poète



Nous avons déjeuné à Anneville chez la sœur de Juliette qui se prénomme Justine. Justine est mariée à un professeur de philosophie et elle tient une boutique d’accessoires pour boudoirs, cabinets de toilette et chambres avec vue ou pas. J’ai sorti mon carnet de croquis et j’ai esquissé son portrait à gros trait. Je dis à gros traits parce que Mme Justine est un peu enveloppée. J’utiliserai ce dessin le jour où j’aurais à peindre les trois grasses ou une des neuf muses en compagnie d’Apolllon. Je mettrai à leurs pieds des œillets de poète ou des giroflées. Je ne sais pas encore. Il faudra que je consulte une encyclopédie à la bibliothèque de Barfleur parce que je ne m’y connais pas bien enbotanique. Et pourtant je ne suis pas un imbécile, puisque je suis douanier.



8 août 1908

Vous vous rendez compte ? Il va se passer cent ans avant qu’on ne puisse à nouveau écrire la date d’aujourd’hui de cette façon : 08-08-08.

Mon collègue gabelou Fernand Moréno à qui je m’ouvrais de cette constatation m’a posé une devinette en retour :

1718-15 Rousseau charmeuse timbre

- Combien de temps va-t-il se passer avant qu’on ne soit le 13-13-13 ?

- Cinq ans, cinq mois et cinq jours ! ai-je répondu sûr de moi.

- Pas du tout ! a-t-il répondu. Il va s’écouler un certain temps !

- Oui, mais lequel ? ai-je demandé.

- Tu peux attendre au moins 107 ans, camarade Rousseau ! Parce que ce n’est pas demain la veille qu’on touchera un treizième mois ! Et surtout parce qu’il n’y en a que douze dans l’année !

- Très juste, Fernand !

Comment ai-je pu tomber dans le piège de sa question ? Je ne suis pourtant pas un imbécile puisque je suis douanier !

- Réclamer un treizième mois, ça eût payé, mais ça paie plus ! a-t-il ajouté. Autant rêver de voir une flûtiste noire charmer des serpents et des flamands roses sur les bords de l’étang de Gattemare !

1718-15 Rousseau la noceJ’ai noté cette suggestion. En ce moment je peins des jungles et des jungles avec des feuilles et des fleurs, des soleils rouges et des lunes blanches mais je ne me suis pas rendu compte que ce qui manque ici c’est une négresse !

Et pourtant je ne suis pas un imbécile puisque je suis douanier !



15 juin 1905

Ne pas oublier d’acheter un cadeau pour le mariage de Mademoiselle Lelongbec, chef de chœur, avec Monsieur Procule, inspecteur des platanes. Ce sera le 22 à Asnières-sur-Vègre, dans la Sarthe. Là où il y a un joli pont.



10 septembre 1891

1718-15 Rousseau la promenade dans la forêt

Mon ami François-André Voltaire est venu hier me raconter ses vacances dans les Ardennes. Il était accompagné de sa femme Emilie qui s’habille toujours en rouge. Ils ont bien aimé cette région même si, lors d’une randonnée, ils ont failli se perdre dans les bois.

Ils étaient hilares tous les deux en contemplant mon tableau de 1886 « Un soir de carnaval »

- C’est le clair de Lune à Maubeuge ! a explosé Mme Voltaire.

- Nous, nous avons fait la croisière sur la Meuse en partant de Monthermé » a expliqué François-André.

- On nous y a raconté l’histoire d’un dénommé Rimbot qui a filé à l’anglaise avec une Tonkinoise !

Et ils sont repartis à rire de plus belle. Je n’ai vraiment pas compris à quoi ils faisaient allusion. Et pourtant je ne suis pas un imbécile puisque je suis douanier !

- Mon thermos sur la comète, Monthermé sur la commode ! a encore plaisanté Emilie mais je n’ai rien compris non plus.

- C’est un contrepet, Jean-Jacques Henri ! a expliqué Voltaire.

1718-15 Rousseau carnavalCa m’a rappelé la fois où, avec mon collègue Fernand Moréno nous avons arrêté un dénommé Robert Jarry sur le sentier des douaniers entre la pointe de Néville et la pointe de la Loge.

- Vous n’avez rien à déclarer ? ai-je demandé.

- Si, a-t-il répondu. Laval est un palindrome ! Bob aussi !


- Et Nadar, qui c’est ? a demandé Moréno.


- C’est l’plombier ! a répondu l’autre

Et ils sont partis d’un grand rire tous les deux sans que j’aie compris de quoi ils riaient. Et pourtant…

 

Pondu à l'Atelier d'écriture de Villejean le 16 janvier 2018
à partir de la consigne ci-dessous.

13 janvier 2018

ECRIRE A RIMBAUD ? 13, Vilebrequin

Monsieur Arthur Rimbaud
B.P. 01 au vieux cimetière
08000 Charleville-Mézières

Mon cher Arthur

"Et souvent, la nuit, je m'éveille
En rêvant aux monts et merveilles
Qu'annonce un frôlement coquin
Mais ce n'est qu'un vilebrequin !"

Georges Brassens – Le Bricoleur


Les lectrices-commentatrices de mon blog et mon cher oncle du Défi du samedi semblent décidément de mèche. Il et elles semblent désirer encore et encore me faire tourner en bourrique autour du cas Rimbaud. Vas-y, Joe Krapov ! Fais tourner ton vilebrequin ! Creuse nous un joli trou ! Voici de quoi le remplir !

Et dame Adrienne de me confier l’adresse du blog des libraires associés où l’on disserte de LA photo retrouvée.

J’en ai encore appris de bien bonnes sur ton compte et surtout sur le potentiel comique de mes contemporains les plus sérieux !

Rimbaud à l'hôtel de l'Univers

Je résume, pour toi et pour ceux qui ne le sauraient pas encore. En 2010 Alban Caussé et Jacques Desse, libraires parisiens, publient une photo de toi au milieu d’un groupe de personnes assises sur le perron de l’hôtel de l’Univers à Aden.

Là-dessus un certain nombre de « refuzniks » décrète que « ça ne peut pas être Rimbaud parce que ci et parce que ça, il n’a pas une tête de poète, ce jour-là il tournait en rond pour garer sa chignole, etc. Il y a de quoi perdre une infinité de temps à la simple lecture des pièces de ce procès où les libraires se font avocats de la défense de leur bout de papier jauni et de toute l’imagerie qui te représente. Autant dire que j’enfonce mon foret dans la Forêt-Noire ! Bonjour les éclaboussures de Chantilly par-delà le bien et l’Aumale, comme dirait mon oncle Friedrich Nichts.

Mireille Mathieu

Sauf que je me suis bien amusé quand même lorsque je suis tombé, dans cette guéguerre entre historiens, thésards et autres rimbaldolâtres super-sérieux sur le portrait de Mireille Mathieu. Pourquoi est-ce qu’on ramenait sa fraise dans ce bordel à la demoiselle d’Avignon ? Je n’aurais jamais fait le lien entre celle qui a perdu l’accent qu’on attrape en naissant du côté de Marseille et celui qui avait son portrait au-dessus du berceau de la fille de Renaud.



Tu vas voir que c’est on ne peut plus capilloctracté – et c’est le cas de le dire ! - car, vois-tu, il y a un certain Gabriel Ferrand qui t’aurait connu en Afrique. Tout est ici, défendu et descendu par le libraire ! Attention, ça va Bardey !

Ce Gabriel qui brûle l’épaule de M. Desse aurait été diplomate et employé dans la même firme que toi à Aden. Il aurait raconté à Paul Claudel les carabistouilles suivantes à ton propos :

[Rimbaud] était très doux, coiffé aux enfants d’Edouard, sortant nu-tête à ce terrible soleil. Accroupi, les pieds et les mains nus et teints au henné. Il riait sans bruit et la main devant sa bouche avec une espèce de petit gloussement. Sa conversation était totalement insignifiante, des queues de poires…

"Etre coiffé aux enfants d’Edouard cela signifie avoir les cheveux longs autour de la tête et coupés court en frange droite sur le front, comme un page florentin" nous explique M. Desse.

 

Rimbaud vu par Gabriel Ferrand 06

Est-ce que c’est bien raisonnable pour moi d’aller me perdre dans ce labyrinthe où M. Desse - Quand est-ce qu’il trouve le temps de vendre des livres ? - semble vouloir polémiquer à tout prix avec messieurs Ducoffre et Bienvenu ? Finalement, oui, c’est raisonnable : dans cette phrase, il y a deux personnes et un mot qui me ramènent à ce vilebrequin dont j’ai obligation de parler cette semaine :

- Le labyrinthe est une invention du sieur Dédale or, nous dit Madame Wikipe, la joyeuse drille qui fait office de Madame Jesaistout dans nos existences larguées, «Le vilebrequin passe pour être une invention de l'Athénien Dédale".

- Monsieur Ducoffre a-t-il quelque chose à voir avec le «Tango interminable des perceurs de coffres-forts» des Frères Jacques et surtout de Boris Vian ? «Arthur, où t’as mis le corps ? A l’hôtel de l’Univers ?».

- Et Monsieur Bienvenu quelque rapport avec la station de métro Montparnasse-Bienvenuë ? Ce cher Fulgence à qui nous devons, par ricochet, la ritournelle du « Poinçonneur des Lilas », de « La jeune fille du métro » ou celle du « Trou de mon quai » ?

Comme quoi j’avais l’embarras du choix et le choix de l’embarras pour terminer en chanson cette lettre sur les mandrins, les malandrins, les requins, les vilebrequins, les bave-à-la-poupe et les vent-tarières qui te suivent à la trace avec plus de componction que je n’en ai pour ma part.

Place donc au « Bricoleur » de Georges Brassens, immortalisé par Patachou. Je lui ressemble de plus en plus, sauf que chez nous, c’est Madame qui s’occupe de la caisse à outils !

Mes amitiés à Madame Vitalie !

P.S. A propos de LA photo retrouvée, il me faudrait lire aussi le roman «Rimbaldo» de Serge Filippini qui décrit les différents personnages pendant les deux heures avant qu’elle ne soit prise. Sur Aden «Quatre saisons à l’hôtel de l’Univers» de Philippe Videlier. Alors que, dans le fond, j’ai plutôt envie de me réenvoyer «Le Club des cinq contre-attaque au vilebrequin» d’Enid Blyton ou d’attaquer «Guerre et paix» de Tolstoï !

P.S. Un jour on nous dira que les Américains n'ont jamais marché sur la Lune, que Paul MacCartney est mort en 1966 et que ce n’était pas Rimbaud sur la photo d’Aden !
- Un commentaire là-dessus, Joe Krapov ?
- Oui : Boîte à outils ! Boîte à outils !


Ecrit pour le Défi du samedi n° 489 d'après cette consigne : Vilebrequin.


10 janvier 2018

SIX COUPLES CÉLÈBRES RACONTÉS EN QUATRE PHRASES

Adam et Eve

1718 Effel-Jean-La-Vie-Amoureuse-D-adam-Et-Eve

Bon, ce mec, on l’a posé dans un grand jardin genre le parc du Thabor à Rennes où il y a plein d’arbres fruitiers, de fontaines pures, de soleil et de ciel bleu par-dessus tous les jours, bref, ça pourrait être le Paradis sur Terre.

Mais seulement, au bout d’un moment il est comme le gardien de phare de la chanson et il n’arrête pas de chanter «C’qui manque ici, c’est une négresse !».

Alors il va trouver le jardinier en chef et il lui expose son problème, ce à quoi le Créateur du monde répond : «D’accord, mais ça va te coûter bonbon : une côte.».

Et comme le mec est iatrophobe, plus douillet que David, plus près de ses pièces jaunes que Bernadette C. et qu’il n’a pas envie de passer sur le billard parce que ça rime avec « corbillard », il refuse le marché et retourne faire des sudokus dans son transat, ce qui pose bien des questions à l’arbre généalogique de celui qui vient d’écrire ces lignes.


Verlaine et Rimbaud

1718-14 verlaine_rimbaud-300x300

Bon, c’est un gars un peu bizarre, un jeune poète doué qui vient d’épouser une jeune fille comme il faut, jolie, tout juste sortie du pensionnat, il vient de la mettre enceinte donc il pense que tout lui sourit et qu’il va devenir le plus grand poète de sa génération.

Mais un jour Paul Verlaine reçoit une lettre des Ardennes et accepte de recevoir à Paris un jeune provincial qui écrit aussi et qui s’appelle Arthur Rimbaud.

Alors ils se rencontrent et on assiste médusés à un coup de foudre à sens unique, le gars Rimbaud imposant ses quatre volontés délétères au pauvre Lélian – c’est l’anagramme de Paul Verlaine – qui tourne et vire comme un bateau ivre ou comme un bébé vilbrequin et je m’excuse de cette allusion pas très fine à une chanson de France Gall qui vient de mettre tragiquement un terme à sa dépendance aux sucettes à l’anis.

Et comme de bien entendu ça finit très mal parce que Verlaine, un mauvais jour où il s’est soûlé toute la nuit et se retrouve matin blanc comme un cierge de Pâques, raide comme une saillie dans une chambre d’hôtel à Bruxelles avec son mauvais génie, sort son révolver, descend Rimbaud et se fait enfermer pour ce crime dans les prisons de Mons d’où, contrairement à celles de Nantes, on ne peut jamais s’échapper.


Robinson et Vendredi

1718-14 robinson

Bon, c’est un type qui s’appelle Robinson Crusoé et il a entrepris de voyager sur un bateau un peu ivre qui s’appelle « Le Titanic » et est piloté par le capitaine Rimbaud, Léonardo de son petit nom.

Mais un jour qu’il secoue un peu trop fort les glaçons de son Martini on the rocks sur le pont de première classe voici que le bateau subit une avarie de première bourre et on assiste alors à un affreux naufrage dont il est le seul rescapé à s’échouer sur ce qu’il croit être une île déserte.

Alors le gars fait le tour de l’île, il se construit une cahute, s’aperçoit qu’il n’est pas plus mal là que devant son poste de télé bloqué sur TF1, enfin la première chaîne vu que l’histoire se passe au temps de l’ORTF.

Et le jour où il entend un type un peu noir qui chante « C’qui manque ici c’est une négresse » il a cette parole mémorable qui va nous obliger à reconsidérer de fond en comble la légende d’Adam et Eve : « Le vendredi ,c’est raviolis ».


Sodome et Gomorre

1718-14 220px-Henry_Morton_Stanley,_1872

Bon, c’est un médecin-explorateur qui s’appelle David Gomorre et qui part à la recherche des sources du Nil, du côté de l’Afrique équatoriale.

Mais le gars a été scout dans sa jeunesse et du coup il n’a pas trop le sens de l’orientation et il se paume dans la brousse.

Alors, comme ni Facebook ni Google Maps n’ont été inventés à l’époque où ça se passe, on envoie pour le retrouver une autre expédition dirigée par le Professeur Henry Sodome (ne cherchez pas, il n’y a pas plus de jeu de mot ici que six lignes au-dessus !).

Et quand le professeur Sodome retrouve le docteur Gomorre il lui pose la question « Doctor Gomorre, i presume ? » et l’autre lui répond : « Vous tombez bien, mon vieux car avec Adam et Robinson on avait besoin d’un quatrième pour enfin pouvoir faire une petite belote ! ».


Saint-Georges et le dragon

171230 265 007B

Bon, c’est un dragon qui vient d’envahir un pays prospère où il peut boulotter les brebis des paysans du coin.

Mais comme on est encore à peu près au Moyen-Age les serfs demandent à leur seigneur qui leur doit protection d’intervenir mais malheureusement pour eux celui-ci ne peut rien faire vu qu’il est entouré de chevaliers pleutres et incapables.

Alors la fille du roi lance une pétition sur les réseaux sociaux de l’époque, crée le hashtag #balancetonmachonul sur Twitter et surtout paye en ligne via Paypal sur le site Bobdenard.com la location d’un mercenaire ad hoc pour soûler au whisky le monstre du Loch Ness qui a débarqué chez eux.

Et c’est ainsi que Saint-Georges Rémi invente le chevalier de Hadoque dont cette aventure inédite me permet ce jour de pondre l’épisode 40, en style expéditif, de «99 dragons : exercices de style».


Ulysse et Pénélope

1718-14 homere

Bon, c’est un petit gars nommé Ulysse qui veut montrer qu’il en a autant qu’Hemingway et qui s’en va faire la guerre contre les Hollandais ou contre n’importe qui, juste pour montrer qu’il n’est pas un simple collaborateur mais qu’il veut et peut devenir calife à la place du calife.

Mais ça, ce sont des plans qui n’arrivent jamais aussi simplement qu’on le croit et surtout pas dans les bandes dessinées de Goscinny et Tabary.

Alors quand on découvre qu’il a pioché dans le trésor de guerre de quoi acheter des croquettes à son chien Argos et du matériel de chez Ecolaine pour que son épouse Pénélope puisse faire tapisserie en brodant une jolie tapisserie il est dégradé et la flotte grecque embarque sans lui en direction de l’ennemi avec escales dans les îles de Syrisa, Varouflakis et Tsipras où Adam, Robinson, Sodome et Gomorre entament leur 245 681e partie de belote.

Et cette version des fait qui correspond pourtant à la réalité historique le romancier Homère ne nous l’a pas racontée comme ça dans son livre « Odyssée loin, l’Elysée ? » ce qui prouve bien qu’on peut lui décrire un éléphant de cinquante façons, un aveugle ne verra jamais la même chose que nous !

Pondu à l'Atelier d'écriture de Villejean le mardi 9 janvier 2018
d'après la consigne ci-dessous

06 janvier 2018

LES BELLES HISTOIRES D'ONCLE FRIEDRICH. 1, UBIQUITÉ

Rimbaud 1866 première communion

Il m’a dit d’aller voir là-bas s’il y était. 

J’y suis allé. Il y était.

- Comment cela est-il possible ? lui ai-je demandé.
- Je suis partout ! Je suis dans tout ! a-t-il ricané.

Il avait une gueule d’ange et un sourire méchant de garnement rusé.

- Va voir à Charleville si j’y suis !

Je suis allé à Charleville. Il y était.
Je suis allé à Londres. Il y était.
Je suis allé au restaurant chez Godefroi, à Bouillon. Il y était.
Je suis allé, enfantin, voir la tour de Paris. Il y était.
Je suis allé à Stuttgart. Il y était.

C’était quoi, ce jeu ? Ca ne rimait même plus. Même pas avec rien.
C’est là que j’ai compris que c’était un vaurien.

Quand tous les clignotants ont été au rouge – c’était à Bruxelles encore, une fois ça marche, une fois ça marche pas – j’ai sorti mon revolver et je ne l’ai pas raté. Une balle en plein cœur et deux autres qui lui ont fait deux trous rouges au côté droit.

Je ne sais pas comment c’est dans le vôtre mais dans cet univers-ci, Dieu est mort. C’est moi qui l’ai tué. Son don d’ubiquité m’énervait.

On a ramené sa dépouille de Marseille et on l’a enterrée avec son corps de Bruxelles. Bien sûr personne ne sait où a eu lieu l’enterrement ni où on a mis le corps d’Arthur – ici Dieu se prénommait Arthur – mais on s’en fout. Depuis, sans lui, c’est le paradis, ici.

Extrait de : « Ainsi parlait Sarah Fouchtra, Auvergnate irascible » de Friedrich Nichts.


P.S. 1   Si tu lui avais dit, oncle Friedrich, qu’ici Dieu est un type avec une jambe de bois qui rêve de retourner au désert, Sarah aurait compris pourquoi notre monde boite autant !

P.S. 2   L'illustration (Copyright la Bibliothèque Nationale de France) représente Augustin et Arthur Dieu en premiers communiants. Si vous avez d'autres photos d'Augustin Dieu, faites le savoir à Pierre Michon, il est preneur !


Ecrit pour le Défi du samedi n° 488 à partir de cette consigne : Ubiquité

Posté par Joe Krapov à 04:52 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : ,

02 janvier 2018

ECRIRE A RIMBAUD. 12, Thuriféraire

Monsieur Arthur Rimbaud
B.P. 01 au vieux cimetière 
08000 Charleville-Mézières

Mon cher Arthur

"Entends-tu les clochettes tintinnabuller ?"
Graeme Allwright

 

171222 265 075

Nous autres les thuriféraires de la poésie volatile, les apôtres des hashtags #balancetonencens, #diffusetonpatchouli, #assumetonbabacoolisme et #décroissantsaubeurre, nous avons fort à faire ces jours-ci avec les sommations de la société de consommation.

Nous voici à peine sortis de la célébration coûteuse et somptueuse de la naissance d’un fils de pauvre dans une étable que d’aucuns songent déjà à remettre le couvert le 31 décembre pour commémorer la venue au monde de Jean-Marc Sylvestre, le thuriféraire n° 1 du libéralisme galopant nez au vent, ou pas, sous sa bannière emplie d’étoiles.

Consommons ! Consommons ! Consommons la dinde et le marron, les serpentins, les cotillons, les canapés sur le napperon, la veuve Clicquot, le Dom Pérignon, soignons-nous aux petits oignons, gavons-nous jusqu’au troufignon de foie gras d’oie, foie gras d’oie voilà les Dalton !

Car il ne sert à rien de jouer les Harpagon, Picsou nageant dans ses millions, d’avoir la passion des actions et d’honorer le dieu Pognon.

Claquons tout ! Soyons fous ! Sauf que moi je ne le puis. Mon bonheur sur cette Terre me coûte excessivement peu cher. Je suis le thuriféraire des captations de lumières ; l’objectif de ma prêtrise est de dispenser des bêtises et mon déguisement en Merlin l’encenseur ne vise que des petits bonheurs, ceux qui n’ont pas de prix parce qu’ils sont gratuits.

170710 265 045

J’opère en toute simplicité d’esprit et – beati spiritu pauperes – je m’en trouve bienheureux. J’entre dans les églises pour aimer leur silence et faire mon miel photographique de leurs vitraux. C’est par-là que je crois au mot «divinité». A ce jeu-là, si c’en est un, il me semble que nos chemins sont à l’inverse.

Y a-t-il un coeur sous ta soutane d’autrefois ? Qu’est-ce qui bave à la poupe sinon l’encre d’un certain fiel ? N’était-il pas par trop facile de retourner Verlaine comme tu le fis à chaque fois ?

Sur le bateau ivre de la photographie, dans cette chapelle marginale, ne rencontré-je pas, de mon côté, un certain mysticisme planant ?

Là où nous nous rejoignons, finalement, c’est au désert ! J’écarte soigneusement les humains de mes paysages, tel un herboriste rousseauiste et me réjouis des attraits des bois et guérets de la Creuse.

Mais je ne dédaigne pas pour autant les portraits de groupe, la sainteté volée des musiciennes au travail ou la gaîté posée ou joyeusement éclatée des carnavaleuses complices.

J’adore aussi ces krapoveries à la W.C. Fields qui me viennent je ne sais comment : « Ca y est ! Je me suis encore fait avoir. L’estomac plein, le cœur au bord des lèvres. Fruits de mer, pâté en croûte, vins, Champagne, chocolats, gâteaux. Trop, trop, trop. Pourquoi ai-je tant participé à ces festivités alors que je ne crois même pas au Père Noël et encore moins à sa naissance à Bethléem entre un bœuf et un âne ? En Laponie, entre deux rennes, passe encore ! ».

A part ça j’ai découvert ce week-end un bien plus terrible thuriféraire que nous autres. Il s’agit de Pierre Michon dont, jusqu’à la semaine dernière, le nom et l’oeuvre m’étaient inconnus.

Ce monsieur s’est fait une spécialité d’écrire autour des portraits, d’en dresser de bien littéraires à des moments-clés de la vie des glorieux. Dans son livre «Le corps du roi» il nous met sur la table des lois son idolâtrie pour Samuel Beckett et William Faulkner se faisant portraiturer chez un photographe ou nous dépeint Gustave Flaubert sortant pisser un coup dehors après avoir mis le point final à la première partie de "Madame Bovary". A tous les coups Michon a dû écrire quelque part une prose poétique du même acabit sur Proust. A bon entendeur, Port-Salut ! Voilà, c’était une idée de cadeau à rechercher pour votre oncle de Belgique !

Mais surtout j’ai appris en parcourant les Cahiers de l’Herne à lui consacrés qu’il a commis un «Rimbaud le fils» dont je ne peux pas te dire grand-chose car il était sorti, comme tous les livres de Michon, de la bibliothèque où j’ai mes habitudes. J’ai d’autant plus d’appétence pour cette lecture que son projet de départ était d’écrire sur ton frère, Frédéric Rimbaud, le conducteur d’attelage ! Je trouve cette idée géniale, gaguesque à souhait mais je doute qu’il en ait fait un bouquin réellement rigolo.

Voilà, mon cher Arthur, ça sera tout pour aujourd’hui. Ite missa est !

Je t’envoie mes salutations distinguées de thuriféraire de Sainte-Boîte-à-lettres-du-Cimetière qui me permet depuis six mois maintenant de correspondre avec un mort d’importance !


P.S. Ceci n’est pas une grossièreté : existe-t-il pareille boîte à lettres dédiées au cimetière de Montcuq ? Car je me ferais bien aussi le thuriféraire de Nino !
 



Ecrit pour le Défi du samedi n° 487 d'après cette consigne : Thuriféraire

20 décembre 2017

DE RIMBAINE A VERLAUD. 5, Paske et Pourkwa

M. Arthur Rimbaine
Agence d’exploration de villes extraordinaires
et d’us et coutumes à mettre dans les annales
8, quai Arthur Rimbaud
08000 Charleville-Mézières

Monsieur Paul Verlaud
Société de géographie des Maladives et du Miraginaire
73, rue Sonneleur
62812 Vent-Mauvais

Oukipudonktan, île de Porqué-Portquai, le 19 décembre 2017

Mon cher Paul

170419 Nikon 009

Je crois que trop c’est trop. Dans un sens comme dans un autre. Si on écoute la radio, regarde la télé ou lit les journaux, on entend le discours de gens qui sont des savants absolus. Ils ont réponse à tout, même aux questions qu’on ne leur pose pas, même aux questions qui ne se posent pas. Rien ni personne ne peut arrêter leur débit mais ce n’est jamais drôle très longtemps de les écouter. Ils sont capables de nous pondre des phrases, des thèses, des romans sur le fameux incipit de Marcel Proust «Longtemps je me suis couché de bonne heure et j’ai toujours mis trois plombes à ne pas trouver le sommeil» sans qu’aucun ni aucune ne fasse le rapprochement avec l’histoire de la princesse au petit pois !

Le petit Marcel a du mal à s’endormir et en plus ce rigolo néglige de surveiller sa literie ! Sur un matelas Epéda multispores il y a tellement d’acariens que tu peux devenir asthmatique et cet idiot-là l’était ! Supposons qu’il soit né sous une étoile mystérieuse : les multispores de l’Epéda peuvent donner naissance à des champignons qui grossissent, grossissent et éclatent en faisant «Schploff» ou «Pffflurt». Va-t-en t’endormir avec ça si tu n’es pas aussi sourd que Tryphon Tournesol ! Si ça se trouve, sous son matelas, à Marcel Proust, il y a le crayon de bois de Jean d’Ormesson ! Une farce de Céleste Albaret !

Bref, si je suis devenu explorateur c’est pour rencontrer les gens qui n’en savent pas plus que moi et qui sont curieux de naissance plutôt que Messieurs Jesaistout, Fermela et Cémoikikoz. Et alors là, mon cher Paul, chez les Pourqwa-Pourkoi chez qui tu m’as envoyé, j’ai été servi !

Dès la descente du bateau – Porqué-Portquai est une île – les habitants te sautent dessus, t’enguirlandent, t’emmènent dans leur case et commencent à te bombarder de questions saugrenues :

Pourquoi y a-t-il des papous à poux et des papous pas à poux ?
Pourquoi les occidentaux ne vont plus à la messe le dimanche ?
Pourquoi, en échange, se précipitent-ils à l’approche du 25 décembre dans les temples de la consommation de la rue Le Bastard ou dans les hyper-Noëls des alentours de Rennes-au-nez-Rouge-et-Noir ?

Un beau jour, les Pourqwa-Pourkoi ont fait comme moi. Ils se sont équipés d’un petit dictaphone et ils ont enregistré les réponses que les visiteurs apportaient à leurs questions. Ils ont déversé les enregistrements dans un ordinateur central mais comme il n’y a ni archiviste ni bibliothécaire chez eux personne ne va compiler les résultats pour en faire une encyclopédie ou un dictionnaire ! Car, à vrai dire, les Pourqwa-Pourkoi se fichent du savoir comme de leur premier slip aéré ! Autant les Passe-queue-Paske dont je parlais au début de cette lettre se fichent de nos questionnements, autant les Pourqwa-Pourkoi ne s’intéressent pas aux réponses qu’on leur apporte. Eux sont sur terre pour poser des questions, alors ils les posent. Quel est la couleur du cheval blanc d’Henri IV ? Quelle est la différence entre un écureuil et une brosse à dents ? Pourquoi y a-t-il un h à «rhododendron» ? Pourquoi n’y en –t-il pas à «rodomontade» ?

Le plus cocasse survient à chaque fois qu’on leur répond «Je ne sais pas» ! Les Pourqwa-Pourkoi éclatent alors d’un rire tonitruant et ils viennent nous taper sur l’épaule en disant «Mais c’est pas si grave !». Comme tous ces échanges s’effectuent en buvant de leur alcool de mangue de cinquante ans d’âge vieilli en fût de chêne et que cette boisson frappe un maximum l’hilarité vous gagne très vite et on assiste alors à des échanges de questions-réponses d’une drôlerie inimaginable. Et tenez-vous bien, on en redemande ! J’en ai tellement bu que je vois double et que je te vouvoie, dis-donc !

Tout allait donc pour le mieux sauf qu’à un moment de la soirée la jeune fille de la maison est entrée dans la case. Très jolie, très sympathique, on me l’a présentée mais elle était bien plus collet monté cul pincé lèvres gercées que son géniteur et sa génitrice.

Elle ne m’a posé qu’une seule question.

- Monsieur Rimbaine, vous qui avez beaucoup voyagé, savez-vous pourquoi on nous appelle les Pourqwa-Pourkoi et pouvez-vous me dire à quoi correspondent ces différentes graphies d’un même phonème ?

170419 Nikon 010Comme j’étais arrivé au bord de l’ivremortitude, j’ai trouvé très malin de lui répondre : «Je ne sais pas» pour la faire rire ou au moins pour la décoincer. Mais ça n’a pas marché avec elle. Elle n’est pas venue me taper sur l’épaule et ça, en tout cas, je l’ai bien vu, ça a jeté un froid.

- Il faudrait que vous sachiez, Monsieur Rimbaine. On ne construit rien sur du sable et on ne laisse aucune trace dans l’histoire du désert si on n’a pas aux pieds des tongs de l’UMP.

- Des tongs de l’UMP ? ai-je demandé. Qu’est-ce que c’est ? Un genre de semelles de vent ?

Là j’ai senti que j’avais commis un impair phénoménal. Les parents de la jeune fille, redevenus sérieux comme des papes, se sont levés. Ils ont retrouvé toute leur dignité, ils m’ont accompagné dehors jusque sur la plage et là ils m’ont indiqué un hamac dans lequel je pourrais passer la nuit. Ils m’ont retiré la guirlande de fleurs et la bouteille d’alcool de mangue et ils sont rentrés dans leur paillotte qu’ils ont fermée à double tour.

Le lendemain matin le père est venu m’expliquer que chez les Pourqwa-Pourkoi les étrangers ne devaient jamais poser de questions et surtout pas aux filles métisses que les habitantes de Porqué-Portquai ont eues avec des missionnaires blancs.

Voilà pourquoi, mon Cher Paul, j’ai quitté le pays des Pourqwa-Pourkoi.

Joyeux Noël et bonnes fêtes de fin d’année à toi !


Pondu le mardi 19 décembre 2017 à l'Atelier d'écriture de Villejean
d'après la consigne suivante :


Extrait du jeu "Comment j'ai adopté un dragon" :
 
écrire sur le thème "Pourquoi j’ai quitté le pays des Pourqwa-Pourkoi"
en insérant successivement dans le texte :

En plus - Et alors - Un beau jour - Mais c'est pas si grave - En tout cas

16 décembre 2017

Y ALLER A LA ACHE

DDS 485 110423__07

Plus je regarde cette plante, plus j’examine le mot qui la désigne et plus je me dis que la lettre «h» ne sert absolument à rien.

Qui est-ce que ça gênerait, qu’on écrive son nom "rododendron" ?

C’est comme la route du rum. On se doute bien qu’elle ne croise pas la route du Rom et si Rome ne s’est pas faite en un jour, ce n’est pas la hache de Clovis qui va y changer quelque chose. Au vase de Soissons peut-être mais à l’omophonie, que dalle !

Le facteur résus, les bords du Rin, la rapsodie de Liszt, la rétorique, le rinocéros, l’oto-rino, la rubarbe, le rume. Tout le monde me comprend, non ?

Gardons le rytme. Allons voir du côté du T. Le tym et la farigoulette, la talasso, le taumaturge, le téâtre, la téologie, le téorème, la téorie. Vous me suivez toujours ?

Il y aurait bien le thé et le té, le therme et le terme, le thon et le ton. Aurais-je tort, par Tor ?

Même là où on l’entend, là où il change le son de la lettre, comme dans "shérif", "show" ou "shopping" qu’est-ce qui nous empêche d’avoir une seule graphie ? "Chérif", "chow", "chopping" comme "chat" et "chien".

Et le ph ? » vont demander les chimistes. Le ph c’est f, un point c’est tout. Philippe, Felipe, pharmacie, farmacie, je t’écrirais tout ça en fonétique, moi, tiens ! C’est ma nouvelle filosofie !

Je te la donnerais à bouffer aux piranas, la lettre « h », je l’enverrais se balader au Gana. Jamais je n’aspirerais le aricot, c’est des coups à périr étouffé.

Suffit avec Jean Anouilh ! Plus personne ne sait qui c’est ! Finissons-en avec Jonny Allyday !

La réforme de l’ortografe, finalement, ce n’est pas grand-chose à mettre en place. On déplace juste Aïti et le Onduras dans le dictionnaire et on se retrouve avec un alphabet de 25 lettres. Tout le papier qu’on économiserait ! La place qu’on gagnerait pour écrire sur Twitter ! Les jeunes feraient moins de fôtes !

Elle n’est pas plus belle comme ça, la vie, avec l’ortografe simplifiée ? C’est-y pas le boneur de marcher sur les trasses d’Alfonse Allais, natif d’Onfleur ?

Merci, les rododendrons !

 

Ecrit pour le Défi du samedi n° 485 d'après cette consigne : rhododendron

Posté par Joe Krapov à 09:09 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , ,