05 décembre 2020

ENTRE LES TROUS DE LA MÉMOIRE (2)

Au réveil je lui masse le dos, surtout les trapèzes, là où la colonne se voûte un peu.

- Comment elle a roupillé, la bossue ? Cocardasse, Passepoil, Paul Féval !

Ca la fait rire de réentendre les noms des compagnons du chevalier de Lagardère. Elle, elle les avait oubliés. Pas moi. C’est comme Constance Bonacieux dans les Trois mousquetaires.

- C’est un joli prénom, Constance ! dit-elle.

- Parles-en à Mozart ! Constance Weber !

Et puis je passe toute la journée à transvaser des fichiers précieux d’un disque dur externe à un autre à cause d’une erreur Ox8007045D qui me fait craindre le pire pour leur survie.

Et je me retrouve à cogiter sur ces personnages de second rang avec lesquels je vis alors que tout le monde les ignore, les a oubliés ou s’en fout totalement.

La cousine Bette, le père Goriot, le général Dourakine, Tom Sawyer, Huckleberry Finn, Igor Wagner, Séraphin Lampion, Croquignol, Filochard, Ribouldingue, les Pieds nickelés. Céleste Albaret, l'inspecteur Lavardin, l’agent Longtarin qui est pourtant dans toutes les têtes du moindre décideur ou commentateur actuellement.

Dominique Appia, Léonor Fini, Roger Dean, Félix Labisse.

DDS 640 Appia 01 B Entre les trous de la mémoire

Dominique Appia - Entre les trous de la mémoire (détail) (1973)

- Quand un vieillard disparaît, c’est comme une bibliothèque qui brûle. Amadou Hampâté Bâ.

- Comme celle d’Alexandrie-Alexandra ! Joe Krapov.

Et puis toutes ces bêtises dont on n’entend plus parler qu’au jeu des mille euros : L’Hermione de Lafayette qui épate la galerie à Rochefort près de la corderie où sont nées deux sœurs jumelles nées sous le signe des gémeaux, Françoise Dorléac et Catherine Deneuve pour un film de Jacques Demy qui fut un entier succès.

J’en suis convaincu : toutes ces informations ne valent plus une roupie. Il vaudrait mieux qu’elles roupillent totalement et laissent de la place dans ma tête pour…

De la place à quoi ? Aux discours des politiciens, des médecins, des charlatans, des banquiers, des complotistes, au blabla d’Adèle van Reetha-Kouchovsky et des autres chroniqueurs et chroniqueuses des médias ? Au bruit des rappeurs, aux sirènes du black Friday, aux sanglots longs des tire-fesses arrêtés de l’hiver, aux associations charitables qui vous demandent de leur faire un legs et puis de mourir ?

Le seul endroit où ma mémoire me fout la paix, c’est quand je suis devant un échiquier. Toutes ces lignes, tous ces mouvements, toutes ces pressions, ces conjonctions de forces, ces menaces, ces gaffes à éviter ou à attendre, cette paire de fous effectivement bien supérieure aux cavaliers, ces pions qui sont l’âme des échecs comme disait François-André Danican Philidor, champion français du XVIIIe siècle également auteur d’opéras…

Bon je n’ai rien dit. Je ne sais pas si je ne préfère pas faire des insomnies et me rendormir jusqu’à 10 heures trente, finalement.

- Est-ce que c’est bon pour ce que j’ai, docteur, les dialogues du matin ?


Ecrit pour le Défi du samedi n° 640 d'après cette consigne : roupiller ou roupie

Posté par Joe Krapov à 04:42 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , ,


04 décembre 2020

ENTRE LES TROUS DE LA MÉMOIRE (1)

Appia 01 B Entre les trous de la mémoire

T’en souviens–tu, la Seine ? Ou plutôt vous en souvenez-vous, Madame la Seine, de mes virées le long de vos quais ?

Oui, je sais, c’est de l’histoire ancienne et ce n’est pas vous que je regardais. Je farfouillais dans les bacs verts des bouquinistes où je trouvais quelquefois, tel le pêcheur de perles, des trésors de papier.

C’est bizarre comme, avec les années qui cognent, mes dix ans à Paris sont devenus quelque chose de flou. J’étais à l’époque un drôle de petit bonhomme, discret comme un personnage de Sempé, qui allait écouter en concert des gens comme Higelin, Steve Hackett ou Neil Young, fréquentait assidûment le cinéma Olympic, le Studio 28 ou ceux du Quartier latin, lisait énormément et c’est sans doute chez Gilbert jeune, sur le boulevard Saint-Michel, que j’ai trouvé ce poster de Dominique Appia.

Billet de concert Neil Young 3-03-76

Il ne fut pas difficile d’ajouter une image aussi bizarre à mon mystère ambiant et à mon studio d’intello miteux. Pour une solitude comme la mienne la science-fiction, l’imaginaire, le rêve étaient le carburant dont j’avais besoin pour être bien dans ma fusée.

Je m’étonne, aujourd’hui que je suis devenu un dinosaure, de n’avoir jamais éprouvé d’inquiétude devant les tableaux d’Appia, de Magritte ou de Delvaux. Famille pour famille, les beaux enfants des peintres surréaliste m’ont accompagné pendant quarante-quatre saisons et si j’écrivais de la poésie douce-amère à l’époque, je n’ai jamais pensé qu’il fallait écrire pour ne pas mourir. J’avais la légèreté du flocon papillon et l’ai sans doute encore.

Le centre du motif, ce tas de livres qui brûle à même le plancher dans un appartement ouvert aux quatre vents ne m’a jamais semblé un symbole oppressant. La glaciation du temps à gauche, le buste de géant dans la pièce plus sombre et le miroir vide ne m’ont jamais mis le cœur à l’ombre. Je ne me suis jamais vraiment demandé ce que ça fera le jour où ça craquera. Peut-être que je suis au fond aussi inconsistant que les deux enfants du tableau qui n’ont ni ventre ni sexe et rêvent de prendre un bateau demain pour arriver à La Rochelle par la mer, de visiter les cathédrale de Gulliverte, d’entendre l’histoire des douze petits cochons ou de redresser la tour penchée de Pise.

Et pourtant, Madame la Seine, je ne suis pas qu’un rêveur Lennonien. J’ai toujours fait la vaisselle chez moi, toujours bossé sans à-coups et il aura fallu, pour qu’on m’apprivoise, qu’une sorcière comme les autres - ou pas ! - vienne me faire l’honneur d’une valse marine. On s’est connu, on s’est reconnu et on ne s’est pas séparés. J’ai suivi la femme du vent dans son pays bleu de western breton. L’éternelle histoire !

Voilà pourquoi je ne connais plus personne à Paris, à part vous. J’aurai tant de choses à vous dire si un jour je reviens mais si je ne parle pas ne vous inquiétez pas. Je sais que vous êtes une porteuse d’eau, que votre temps est précieux et que vous avez à faire par les champs inondés. L’Apollinaire enfant qui pleure sur le pont Mirabeau ou l’adepte de la java d’autre chose qui arrive avec ses « Me v’là ! J’ai une lettre ouverte pour Madame Elise LaSeine que c’est même pas grave si c’est Thérèse dans la vie en vrai», je comprends très bien que ça vous glisse dessus.

Pondu pour l'Atelier d'écriture de Villejean en ligne le vendredi 4 décembre 2020

d'après la consigne 2021-10 ci-dessous

Posté par Joe Krapov à 14:13 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
Tags : , , ,

29 novembre 2020

LA MARTIENNE

Appia 09 B

Elle était là, toute simple, très grande, droite, vêtue de probité candide et de lin blanc mais pas naïve pour autant. C’était une guerrière particulièrement flamboyante.

Elle était là, toute simple, mais pourtant double, avec une lectrice portée sur le bout de sa traîne et sur la petite philosophie du matin, le goût de la famille, l’échange avec des livres-mondes qui la soutenaient dans sa marche.

Surtout aux il y avait la mer à notre porte et tout ce monde à parcourir, ces rencontres de hasard, ces villes à découvrir, ces liens qui se tissent et qu’elle entretenait d’une égale bonté.

Il y avait tant d’amour dans ses fondamentaux, tant d’humanité en filigrane que du moindre inconnu tombait la vigilance : chacun ne songeait plus qu’à l’avoir pour ange gardien.

Moi dans ce tableau-là j’étais, sur la gauche, détail, la cafetière ancienne, le café du matin. Le petit grain de charbon noir toujours apte aux billevesées, la cérémonie quotidienne qui donne force au démarrage ou qu’on trouve à midi propice aux confidences.

Quand elle me portait à ses lèvres je buvais du petit lait. Le fait que je m’étais, au fil du temps, transformé en ce vieux fourneau qui la réchauffait ne changea jamais rien à notre relation. Toujours elle semait des quantités d’étoiles à la suite desquelles je rêvais.

Pondu pour l'Atelier d'écriture de Villejean 2021-09

du mardi 24 novembre 2020 d'après cette consigne :

Inspiration libre d'après un tableau de Dominique Appia.

25 novembre 2020

CONSIGNE D'ÉCRITURE 2021-09 DU 24 NOVEMBRE 2020 A L'ATELIER DE VILLEJEAN

Tableaux de Dominique Appia

 

Saurez-vous vous laisser inspirer par une ou plusieurs des 20 toiles de Dominique Appia, peintre surréaliste suisse (1926-2017), que nous avons rassemblées ci-dessous ?

On peut les voir en un peu plus grand grâce à « Bruitsdeplume » à cette adresse :

https://www.flickr.com/photos/manche-pixels/albums/72157714918636663

Si les images ne vous suffisent pas, vous pouvez insérer dans votre texte des titres de ses œuvres ou des mots constitués avec les lettres de son patronyme complet. Ceci est facultatif.

Si cela pouvait être une lettre envoyée par X à Y, ce serait pas mal non plus. Facultatif aussi.

Titres d’œuvres :

13 bis rue des Canettes - Architecture de la Renaissance - Au jardin botanique - Au pied du mur - autoportrait - Berthe vue à vol d'oiseau - Crystal Palace - Désidérata - En Provence - Entre la lumière et l'ombre - Entre le secret et le danger - Entre les trous de la mémoire - Extrême jonction - La carte postale - La leçon de perspective qui est au bout du fil - La Place du cirque - La visite - Le génie de la liberté - Le grand voyage - Le palais - Le silence - Le songe retrouvé - Le temps des gares - Les pages du dictionnaire - Maturité - On a la chance que l'on mérite - Où va le temps qui passe ? - Oui, montagneuse est ma passion - Un papillon sur l’épaule - Vive l’esprit !

Anagrammes de Dominique Appia :

appuie-main - dopamine - maniaque - amadoué - diminue - domaine - épanoui - impunie - indique - minaude - modique - moineau - Monique - oppidum - panique - poupine - amadou - amande - amidon - appeau - appuie - aumône - Damien - demain - démuni - dénoua - domine - douane - épandu - idiome - idoine - impuni - inique - inouïe - madone - manipe - manque - médian - monade - naïade - niaque - nomade - opaque - padoue - panade - papoue - penaud - péquin - pineau - pipeau - podium - pondue - poupin - quidam - quinoa.


Consigne_AEV_2021_09_Livret_Dominique_Appia