Hémorrhoïdes : Quand j'invite des gens à déjeuner chez moi et qu'ils se mettent à parler de médecine à table, j'ai toujours l'impression qu'il y a des coups de pied au cul qui se perdent. Un interdit, c'est un interdit !
Il y eut un temps, il y a très longtemps, où la ville de Rennes s'appelait Condate. A cette époque lointaine ni la tour des Horizons, ni le marché des Lices, ni le VAL n'existaient encore. C'est vous dire s'il y a longtemps.
En ces temps quasi-immémoriaux le marché des Lices avait lieu place de la Mairie. Il n'était pas rare à l'époque de trouver parmi les vendeurs de galettes-saucisses des marchands venus de plus loin que Betton, que Bécherel ou même que Landerneau. Mais quand Omar le touareg a monté son estrade juste devant la niche où trônait encore une statue de Vercingétorix, on peut dire qu'il a installé un fameux souk dans le paysage. A vrai dire, c'était la première fois qu'on voyait un touareg à Condate.
Il portait bien sûr un grand turban bleu et une espèce de chasuble aux manches dorées. Il avait de longues mains, curieusement assez blanches et osseuses, dont il jouait abondamment, comme tous les latins et les plus que latins, quand il donnait des ordres à ses aides-chameliers en train de déballer des monceaux de marchandises. Tout le monde autour d'eux ouvrait de grands yeux ahuris. Que l'étranger fît halte à Condate, passe encore. Mais surtout qu'il y vînt pour faire du commerce et que l'on ignorât ce qu'il avait à vendre, voilà qui piquait au plus vif la curiosité des autres forains et celle des chalands qui passaient au pied du beffroi.
Quand neuf heures sonnèrent au clocher de la grosse Françoise, deux des aides-chameliers frappèrent sur des tambours et Omar monta sur son estrade. Dans un gallo tout ce qu'il y a de plus correct, avec juste l'accent pointu de ceux qui ont grandi dans le quartier Sud gare, il déclara :
- Pas de salamalecs, les mecs ! Pas de salades aux loukoums, les Oum Khalsoum ! Approchez, approchez, Condataises et Condatais ! Je m'appelle Omar Mer et je viens de très loin. Nous sommes commerçants de père en fils et ce depuis trente-six générations. Dans notre famille on a toujours eu la bosse du commerce et avec nos dromadaires et nos chameaux, nous avons parcouru le monde entier pour vous ramener, amies Condatiennnes et ami Condatiens, des plus lointains pays, les plus inattendues, les plus folles, les plus délirantes des marchandises dont vous n'aviez pas forcément besoin mais que vous allez acheter quand même ! Tout pour votre bonheur, messeigneurs !Commençons, si vous le voulez bien par les célibataires. Y a-t-il des célibataires dans l'assistance ?
Quelques index intimidés mais curieux s'élevèrent de ci de là au-dessus des têtes.
- Approche, mon ami. Je vois à tes yeux hébétés et à ta langue pendante que tu en as ras la casquette de chercher l'âme sœur sur Internet et de ne tomber que sur des annonces matrimoniales proposées par la maffia russe. Omar Mer t'a apporté la solution à tous tes problèmes. Regarde. 108 écus sonnants et trébuchants pour ce pot de femme-fleur d'oranger. Tu arroses tous les jours pendant quinze jours et regarde ce qui pousse. Regardez, amis Condatifs, amies Condatives. Vous n'allez pas en croire vos yeux.
Les deux assistants écartèrent la tenture aux motifs orientaux et revinrent portant un gigantesque pot de fleur dans lequel était plantée une grosse tige noire. Des "oh" et des "ah" admiratifs s'échappèrent du public. En haut de la tige, une superbe jeune femme vêtue d'une robe orange, avec des cheveux oranges, des fleurs jaunes dans les cheveux, des yeux magnifiques, une bouche groseille se mit à se balancer sur la tige au son d'une musique venue d'ailleurs, envoûtante, sirupeuse, abracadabrahatloukoumesque.
- J'achète ! lança le Toine, 43 ans aux fraises et toujours pas marié aux radis.
- Attends, mon brave ! Pas de précipitation. Chez Omar Mer tu as le choix entre plusieurs options. Peut-être préfères-tu la femme rose ou la femme violette ? Ou encore la femme coquelicot ? Assistants ! Montrez l'assortiment !
D'autres femmes fleurs furent amenées sur le devant de l'estrade. Tout le lot de pots de graines de femmes-fleurs partit en un instant.
- Maintenant, pour vous Mesdames, nous avons la même chose et en couleurs ! Voulez-vous d'un homme-objet ? Décoratif, docile, ne coûtant pas cher à nourrir et surtout attaché à son foyer, joli à regarder autant qu'agréable au toucher. Messieurs les assistants, montrez l'objet à ces dames !
Ils étaient si élégants, si distingués, si craquants, ces personnages à la Magritte sur fond de beffroi breton que ce fut une véritable ruée et que bientôt, dans toutes les rues de Condate on ne croisa plus que gens réjouis emmenant chez eux leur pot rempli de terre et leur espoir d'en voir sortir, d'ici une quinzaine de jours, une fleur humaine magnifique.
***
Quand Omar eut vendu tout son stock, il regarda la place et n'aperçut plus qu'une toute jeune fille vêtue d'une robe rose et coiffée de deux couettes fleuries fort originales. Elle le regardait fixement et semblait attendre quelque chose d'autre de lui.
- Eh bien la belle ? Tu n'as pas trouvé chaussure à ton pied ? Le show est terminé, tous mes pots sont partis comme des petits pains.
- Ce ne sont pas vos petits pots qui m'intéressent, monsieur Mer, c'est votre chameau.
- Lequel ? C'est que j'en ai toute une caravane !
- Celui-là !" dit la jeune fille en montrant du doigt un chameau particulièrement famélique.
- Ce chameau-là ? Mais cet animal est très vieux et de plus il a une malformation congénitale.
- Oui oui, j'ai remarqué. Combien me le vendez-vous ?
- Écoutez, je vais être honnête avec vous. Vous n'allez pas faire une affaire. Je ne lui donne pas un an à vivre. Et puis le climat breton, pour les chameaux, c'est trop humide.
- J'insiste !
- Ma foi, puisque vous insistez, je vous le laisse à cent écus.
- Marché conclu. Dites moi simplement comment il s'appelle.
- Il se nomme Khalifa
***
Quand Isaure Chassériau, la jeune fille vêtue de rose, ramena chez ses parents le chameau à trois bosses, elle n'entendit d'abord que des hauts cris. Et puis, comme on vivait déjà alors en intelligence par ici à Condate, les cris se transformèrent bientôt en rires. Et enfin, quand Isaure fit fortune en louant l'animal pour des promenades à deux dans les rues de Condate, les cris et les rires se muèrent en admiration et en fierté dans la famille Chassériau et dans son entourage.
***
Au moment de conclure cette histoire, il me faut répondre à deux questions que le lecteur attentif et à la curiosité aiguisée n'aura pas manqué de se poser.
- Des femmes-fleurs et des hommes-objets sont-ils sortis des pots vendus par Omar Mer aux habitants de Condate ? La réponse est : "Bien sûr que non".
- A-t-on la preuve de l'existence de Khalifa, le chameau à trois bosses ? La réponse est "oui". Son portrait figure encore sur la façade du restaurant homonyme qui trône en haut de la place des Lices, à Rennes. Et surtout, le chameau à trois bosses est enterré au cimetière de Brelevenez à Lannion. Pour vous rendre sur sa tombe, le mieux est d'emprunter les escaliers très jolis qui mènent à l'église qui surplombe Lannion.
Si jamais, par malheur, vous ne trouviez pas la tombe de Khalifa dans le cimetière, surtout ne m'en veuillez pas. Profitez du panorama. Lannion, ce n'est pas aussi bien que Rennes mais c'est quand même pas mal non plus.
Pondu à l'Atelier d'écriture de Villejean le mardi 08-10-2002
d'aprèsla consigne AEV 0203-03ci-dessous
Émir : Potentat local d’un pays où le pétrole coule à flots et où cela n’empêche pas pour autant de lapider la femme adultère. A noter qu’Emir Kusturica ne porte pas de turban mais a-t-on découvert de l’or noir en Yougoslavie depuis que ce pays n’existe plus ? Tintinologie : Le fils de l’émir s’appelle toujours Abdallah.
Encrier : le laptop ne veut jamais entendre parler de ses origines. Déjà chez Remington, le ruban rouge et noir snobait les Stendhaliens et autres plumitifs qui avaient besoin d’encre pour faire littérature. Cela n’empêche pas pour autant qu’on se mette de l’encre sur les doigts quand on change la cartouche de l’imprimante parfois. Pas d’inquiétude, le monde change si vite que bientôt on n’imprimera plus !
Encyclopédie : Dictionnaire volumineux dont les auteurs sont Denis Diderot et Bonroi Dagobert (qui a mis sa culotte d’Alembert).
Engelure : Petite blessure aux mains provoquée par l’absence de canicule estivale dans les Alpes en février. L’engelure disparaît, paraît-il, quand on urine dessus (il faut avoir le bras assez long pour cela si on opère debout). L’engelure se manifeste sous forme de crevasses sur la peau. Ce n’est pas une maladie mortelle.
Litt : « Il eût été inadmissible que je crevasse d’engelure en plein mois d’août aux Seychelles ! » Paul-Émile Victor – Exploration d’épaule. - Actes Sud, 1982.
Enigme (1) : Elle est posée. On la résout en découvrant le pot-aux-roses.
Enigme (2) : Elle est posée à la naissance : « Qu’est-ce que je fous là ? ». On la résout, ou pas, en découvrant le poteau noir : « Mais pourquoi ça s’arrête ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Je n’ai jamais signé pour jouer le rôle de cadavre dans la bibliothèque! Au secours ! Agatha ! Reviens, ils sont devenus fous !
N.B. Toutes ces définitions "hors atelier" ont été rédigées le 11 et le 12 avril 2024 au petit matin !
Eau (1) : Elle est plate ou gazéifiée. Elle était précieuse, celle que vous dépensiez, mais jamais on n’avait imaginé qu’on irait manifester… contre les bassines !
Eau (2) : Elle tombe parfois du ciel à seaux !
Eau (3) : Le magicien tire la nappe phréatique sans faire tomber la vaisselle du désert qui se trouve dessus : bravo, l’artiste !
Ce que la Vilaine charrie, elle l’embarque en douceur vers Redon et, de là, vers l’océan Atlantique. Son débit est si lent qu’elle prend ici et là des allures de fleuve serein mais dans sa traversée de Rennes celui-ci n’a jamais rien de majestueux.
C’est sans doute à cause de tous ces cochons qui s’en viennent à la nuit tombée tracer des lettres, des tags, des graffs et même dessiner des cochons sur les murs qui bordent le halage ou les petits chemins de la rive droite.
Ici me voilà pris d’un doute, comme l’est le boxeur avant de monter sur le ring. Cela ressemble au paysage que l’on peut voir derrière chez moi, entre le stade de la route de Lorient et le viaduc qui permet aux trains de rejoindre Saint-Malo.
Mais cela peut être aussi un paysage des bords de l’Ille, un morceau du canal vers le cimetière du Nord. Ce sont les garages qui me désarçonnent mais c’est bien que tu m’emmènes dans ce coin-là, petit cochonou, parce que c’est par là qu’on trouve, à Rennes, la Maison de la Poésie.
J’avais justement très envie d’y revenir à celle-là, de chausser les gants à boxer la langue pour donner dans le percussif, dans le monosyllabe. Vous allez d’autant moins y couper que je le connais bien le boxeur de la rue de Paris et je sais que l’artisan peintre dont on voit l’enseigne s’appelle… Guillotin !
Alors du coup, Deus ex machina, j’envoie mon droit :
Joe Krapov est poète, humoriste (?), musicien à ses heures et photographe à seize heures trente. On trouvera ici un choix de ses productions dans ces différents domaines.