15 mars 2018

UN AN APRÈS

Ce récit fait suite à ces deux textes-ci :  Célestine - La Rumeur  et  Marité - Le Pied à l'étrier


Après les nombreuses chutes de neige et averses de grêlons, il regela à la Noël de cette année-là. Un vent de galerne  égrena les notes de sa lancinante soufflerie pendant une semaine. On se pela, on eut l’onglée, on jongla, on se calfeutra dans sa geôle près du poêle à bois puis la Saint-Sylvestre arriva, le temps s’adoucit et ce fut comme le règne retrouvé du soleil après l’orage.

Une fois sa calèche garée Marité Roumanoff s’engagea d’un pas léger et en même temps précautionneux dans l’allée qui menait au château des Krapov.

Cette fois-ci, Marité le devinait, il n’y aurait pas de fausse note côté luxe, calme et volupté : ce serait un vrai régal. Depuis un an, depuis le retour des Indes de leur nièce Célestine de Beauregard, les Krapov s’étaient remplumés de manière plus que large ! Et cela d’une façon on ne peut plus réglo et légale.

Il y avait eu d’abord cette histoire du tableau retrouvé dans la longère qui leur servait de datcha. Ils avaient entrepris de loger là pour l’été et c’est en farfouillant dans les combles que Marina Bourgeoizovna avait déniché cette nature morte aux poires et aux raisins.

Il 2018 03 12 Monet - Nature morte aux poires et aux raisins

- Qu’est-ce que c’est que cette croûte ? avait demandé Iosif Ilarionovitch.

- Je ne sais pas ! Elle était rangée là-haut. C’est mon paternel qui a acheté ce tableau à un peintre français qui mangeait du bœuf enragé au siècle dernier. On l’a cru longtemps égaré mais le revoilà. Peut-être que ça vaut quelque chose maintenant ? J’irai le faire expertiser à notre retour à Moscou.

- Les natures mortes, c’est très démonétisé, tu sais, Marina, maintenant qu’il y a la photographie !

Manque de bol ou plutôt chance pour le comte, il s’avéra que la toile était un Monet et que désormais on ne se moquait plus des Impressionnistes. Le tableau fut racheté immédiatement, réglé rubis sur l’ongle, vite fait bien fait, allegro vivace plutôt que largo, à un prix très élevé, par un marchand d’art qui s’empressa de le revendre le double en France.

Il 2018 03 12 chaussettes de Célestine

Avec l’argent ainsi gagné Marina Bourgeoizovna eut une intuition géniale. Un jour que Célestine de Beauregard exhibait, outre ses yeux bleu lagon et sa tignasse rousse, ses chaussettes de laine tricotées à la main par son arrière-grand-mère, la sorcière irlandaise Troussecotta, la comtesse conçut l’idée d’installer un peu partout dans l’empire de Russie du tsar Nicolas II des comptoirs irlandais. Et cette affaire d’importation de laines et tricots marcha à merveille. Le comte ne put que faire l’éloge de sa femme devant tous : « C’est elle qui nous a sortis de la galère, qui a allégé ma vie, qui m’a alourdi l’estomac ! Je suis bien content de l’avoir lorgnée au bal des débutantes et de l’avoir épousée. Maintenant je sais qu’elle m’enjolera encore longtemps, ma glaréole d’amour ! ».

Marité constata en entrant dans le salon de réception que la fête serait belle, qu’on n’avait pas rogné sur les frais. Pour cette Saint-Sylvestre toutes ces dames et ces messieurs s’étaient mis sur leur trente-et-un.

Tomtom la belle agnelle arborait une robe rouge tomate, Lira Pavlovna, Laura de Vanel-Coytte, Mapie Maporovna, Edmée de Laville de Poussy, la célèbre Mamée, tentaient de et réussissaient à l’égaler en prestance. Tisseuse et Célestine de Beauregard, les deux cousines, et Maryline Dix-huit, l’actrice de cinéma qui sortait de son succès dans « La Cerisaie », réclamaient déjà au buffet, d’une voix allègre, qui une rallonge de Saint-Julien, qui du rabiot de vinho verde, « Ah bon ? Y’en pas ? Alors un Muscadet, Nestor ! », qui « Encore un coup de gnole, min garchon ! ».

Dans l’arène de l’élégance ces messieurs n’étaient pas mal non plus. Côté allogène le capitaine cow-boy Vegas prenait toute la lumière. Il avait fini par épouser Gene M., la danseuse, et ne l’appelait plus que Germaine, un diminutif ( ?) français entendu dans la Sarthe et répandu en pays gallo.

On entendait le prince Tiniakovitch, redingote orange et bleu roi d’épaulettes, qui déclarait au baron de Loht et au général Stouf qui avait pris du galon : « Je galèje, les gars ! ». Ailleurs Andiamo demandait au comte Krapov : « Mais pourquoi toutes ces onagres sur les tables du banquet ? Toute la salle en est ornée ?». Ce à quoi le comte répondait : « C’est une fleur jaune, mon cher Rodolphe. Dans le jargon des couleurs, ça symbolise que j’ai eu une chance de cocu ! ». Tête allongée du Calabrais en train de se demander « Il est barjot ou quoi ce mec ? A côté de ses grolles, pour le moins !».

Ailleurs, dans un angle de la pièce, Stefan Stefanovitch Arpikov, le célèbre astronome racontait à Marina Bourgeoizovna des histoires d’étoiles filantes. L’espion JCP était là, lui aussi, à aller d’un groupe à l’autre, à glaner, d’humeur égale, des informations qui étaient autant de jalons de sa quête secrète, autant de raisons de nager en eaux troubles et de ronger son frein pour que tout ce wagon-là aille droit dans le mur !

Lorsque minuit sonna le comte Krapov réclama le silence. Il leva sa coupe de Champagne d’un geste large et déclara :

- Mesdames, Messieurs, mes chers ami.e.s, je lève mon verre à votre santé et je vous souhaite une excellente nouvelle année ! Que 1917 vous amène tous les changements que vous souhaitez et les bonheurs dont vous rêvez ! Vive la très sainte Russie ! Vivent le Tsar, le Tsarévitch et la Tsarine ! Et merci Monet, Monet, Monet !

Là-dessus l’orchestre des Bonnets M ouvrit le bal avec son tube du moment, un morceau intitulé « Raspoutine ».

Quel dommage, songea Marité Roumanoff, que Josette qui a fini par épouser son P.D.G., Pascal D., n’ait pas été là pour voir et entendre ça !

N.B. L’illustration n°2 est empruntée à Célestine Troussecotte.

Ecrit pour les Impromptus littéraires du 12 mars 2018 d'après cette consigne

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14 mars 2018

L’ÉPHÉMÉRIDE YVON 1952 (1)

Ephéméride Yvon 1952 couvertureEn 1952 les blogs, blogueurs et blogueuses n’existaient pas encore. On laissait des traces de sa vie dans des cahiers secrets qu’on appelait « journal intime » ou sinon, et c’est le cas ici, sur les feuillets d’un éphéméride-agenda édité par Yvon. Ce fabricant de cartes postales se signalait à l’œil et à la mémoire de l’époque par une belle signature-logo de type ascendant. Cet éditeur de belles images existe toujours et il édite encore des calendriers, perpétuels ou pas, à partir de sa photothèque.

Cet éphéméride de 1952 provient de la cave de mes beaux-parents, M. et Mme Bourgeoizov. Ils doivent être attachés à ce genre d’objet car il y a une dizaine d’année ou plus, en guise de cadeau de Noël, ils m’ont offert un précieux calendrier perpétuel Géo qui a agrémenté mes journées de dur labeur dans mon rez-de-jardin d’un établissement d’enseignement rennais.

J’entame ce jour sa lecture et sa description, sans savoir à quoi me mèneront ces notations et images anciennes : au cas où vous l’auriez oublié, je vous rappelle que nous sommes en 2018 !

 

Ephéméride Yvon 1952 08 01

1er août

Peut-on localiser davantage ce clocher dans le Queyras qui figure au verso du 1er août 1952 ? Aujourd’hui, peut-être, avec l’aide de M. Google-Images ou du petit bonhomme jaune, Google Street qui habite chez M. Gooogle-Maps, oui. En 1952 on ne pouvait le faire autrement qu’en recourant à des livres : guides touristiques, atlas, monographies d’intérêt régional, recueils de cartes postales, etc.

(J'y ai passé une heure mais j'ai trouvé ! C'est l'église de la Monta à Ristolas. mais les bâtiments de l'avant-plan n'existent plus !) 

 

 




 

Ephéméride Yvon 1952 08 032 août

Pouvait-on jouer au loto en 1952 ? Oui, certainement, avec les enfants, en piochant dans un sac des jetons que l’on posait sur des cartes portant des numéros différents. Ca ne rapportait rien, sinon du plaisir familial. Mais si on voulait perdre de l’argent, il ne devait y avait guère en ce temps-là que le tiercé – le P.M.U., Pari Mutuel Urbain - et le billet de la Loterie nationale. A combien se montait le gros lot ? Permettait-il d’aller se dépayser jusque dans le Morbihan profond où nous attendaient les fontaines de Saint-Nicodème ? Elles se trouvent à Pluméliau, au sud de Pontivy. J’irai peut-être les voir un jour, qui sait. En Bretagne il ne faut jamais dire « Fontaine, je ne boirai pas de ton chouchen » !


 

Ephéméride Yvon 1952 08 053 août

Est-ce que l’on pouvait vivre, cette année-là où Claude François (13 ans quand même !) ne chantait pas encore « Cette année-là », dans la plus totale ignorance du vocable « tsunami » ? Ou en ayant oublié les inondations de 1910 à Paris ? Exister sans la crainte du réchauffement climatique, de la terrible montée des eaux, de la fonte de la banquise qui menace la survie des ours blancs ? Etait-il déjà permis de les tuer en Alaska mais interdit de les photographier ?

Dans le village des Aldudes, au pays basque, on ne semblait pas s’émouvoir plus que cela d’avoir les pieds dans l’eau. La photo est jolie, le reflet sympathique et il devait faire bon s’installer sur la petite terrasse pour écrire dans son agenda Yvon de 1950 ou 1951 des choses comme « Réunion de préparation de récollection ». On imagine aussi, là, au même endroit, des réunions de copines qui évoquent leur scolarité dans des institutions religieuses. Le bureau de l’instituteur-abbé offrait alors une vue imprenable, les jours de septembre ou de juin, lorsqu’il faisait chaud et qu’il relevait sa soutane, sur ses longues chaussettes noires retenue par des fixe-chaussettes et plus si infinité de fous-rires jusqu’à en uriner sous soi !


Ephéméride Yvon 1952 08 024 août

Oh, quelle belle nuit ! « Avoir vingt ans dans les Aurès » est le titre d’un film de René Vautier sorti en 1972 consacré à un épisode de la guerre d’Algérie. Oui, je sais, camarades, on ne dit pas « guerre », on dit « événement » ou « opération de maintien de l’ordre ». Avoir vingt ans dans les Aurès, c’était déjà possible en 1952. Michel Sardou (5 ans à l’époque) n’aurait pas encore déclenché de polémique avec sa chanson « Le temps des colonies » qui ne casse pas trois pattes à un canard mais qui, si elle est réellement écrite au premier degré, me semble d’une bêtise bien plus infinie que celle d’« Avec l’ami Bidasse » sur laquelle je reviendrai sans doute car j’ai aperçu une vue d’Arras sur la feuille du 31 août.

Dix ans plus tard – si, si j’étais né, alors ! - une de mes tantes, « celle qui a réussi » m’a offert deux puzzles en plastique. Ils ont été longtemps rangés dans le placard du bas à gauche de la cuisinière avec les boîtes à boutons et les journaux et illustrés de la semaine. L’un représentait les départements français, l’autre le continent africain avec ces fameux territoires de l’ A.O.F. (Afrique occidentale française).

Ce qui est étonnant dans cet éphéméride, c’est le nombre d’images «exotiques» de ces colonies et leur voisinage aussi surréaliste que «nos ancêtres les gaulois» avec des paysage et des scènes de la plus pure tradition «bien de chez nous».


Ephéméride Yvon 1952 08 045 août

Et voici à nouveau les Alpes avec la chaîne des Aravis. La neige, le ski, les flocons, la première étoile, l’école de ski français (E.S.F.), la classe de neige du lycée Franklin de Lille. Mon premier contact avec les sports d’hiver se situe par-là, aux Brévières, au pied du barrage de Tignes.

Madame Wikipédia m’a appris tout à l’heure qu’il a été mis en service en 1952 et que le village de Tignes a été dynamité et englouti, sans ses habitants évidemment, lors du remplissage du lac.

J’ai revu cet endroit l’année dernière dans le dévédé du film «Le grand restaurant». Ce nanar français de 1966 avec Louis de Funès vaut surtout par sa scène de la danse cosaque – «une seconde, une seconde , je compte ! Trois, quatre !» dont la musique sert d’indicatif musical à l’émission culinaire d’Alain Krüger «On ne parle pas la bouche pleine» sur France-Culture le dimanche à midi. Qui se souviendra de tout cela dans 66 ans ?

Si je reviens à l’image, il semble qu’il s’agisse ici de skieurs de fond. Un seul porte un sac au dos. Qu’est-ce qu’il y a dans la musette pour votre casse-croûte de ce midi, les gars ?

- On ne parle pas la bouche pleine de reblochon, Joe Krapov !


Ephéméride Yvon 1952 08 066 août

Tulipe ! Que faisait François Hollande le 6 août 1952 ? La synthèse dans son berceau ? Sa maman notait-elle dans son éphéméride Yvon : «François a souri», «François a saisi son hochet», «François a dit son premier areuh» ?

Pas du tout ! Il ne naîtra que deux ans et six jours plus tard !

 

 

 



Ephéméride Yvon 1952 08 077 août

Côte d’Azur. Le port de Villefranche (Alpes-Maritimes). Des plantes grasses à l’avant-plan, une route pas goudronnée en-dessous et, plus bas encore, un petit village en bord de mer. Sur une Méditerranée qu’on imagine d’un très beau bleu, deux bateaux. Est-ce qu’on pouvait déjà appeler « France » en 1952 ce paquebot qui servit de fleuron à notre industrie navale ? Eh bien non, il n’a été mis à l’eau qu’en 1960 avant d’être vendu et rebaptisé Norway en 1979.

Finalement, ce qui m’apparaît le plus rigolo, voire le plus ridicule, dans cette évocation du temps qui passe, ce sont les emportements de Michel Sardou !

 

  

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10 mars 2018

PRÉSENTATIONS

- Nous ne sommes pas n’importe quelle famille Dupond, cher monsieur Dupont ! Je descends du fameux archiduc Ludovic XXX Dupond, du Gard, dit «le Père trie-arches» qui conçut et fit construire le fameux aqueduc !

- Et moi, cher Monsieur Dupond, il y a dans mes ancêtres Patrick Dupont III dit «le Danseur» qui fit bâtir en Avignon le premier dance-floor en plein air et lança les premiers stages de danse d’endurance !

- Ô mes aïeux ! Parmi les miens il y eut Adeline Dupond d’or dite «la Poule de luxe» qui fut une des maîtresses d’Henri IV de Navarre !

- Que d’artistes aussi, si vous saviez, dans notre dynastie ! Guillaume III Dupont-Mirabeau dit «la Force du stand-by honnête» qui brilla sur la scène et dans son lit mais fut aussi un grand poète malgré son penchant pour les alcools forts.

- Chez nous il y a eu Pierrot XII Dupond, de Nemours, dit «le Clown blanc», dont la voisine battait le briquet !

- Oh le pauvre chien ! J’imagine qu’il n’y avait pas la SPA à l’époque ?

- Et aussi Alma Dupond, dite «l’Alma Donna», la première comique troupière qui égaya par ses tournées les régiments de zouaves et de spahis de nos colonies. Vous connaissez sûrement son plus grand succès : «La main du masseur». A la fin des concerts elle leur lançait sa petite culotte ! Succès garanti !

- En parlant de zouaves, il est temps de parler des militaires ! Oh comme il y en eut, dans notre famille ! Jean XXXVIII Dupont d’Arcole, dit «le Petit stade oral» et Philippe XV Dupont de la rivière KwaÏ dit «le Grand siffleur de bacchanales». Sans oublier Isidore Dupont-Euxin dit «La Cloche alerte» qui s’illustra par ses hauts faits sous Alexandre et sur Fanny.

- Il y en eut tout autant chez nous ! Henri XV Dupond de Tancarville, dit «le Boit comme un trou normand», Louis Dupond CC (deux « c ») dit «le Traverseur», etcetera, etcetera.

- Et des médecins ! Mon arrière-arrière-grand-mère est Ernestine XXXIII Dupont-Cif, dite «la Monacale». Elle fut la première femme-dentiste navigante. Elle posait des bridges sur le Mermoz. Elle était experte dans sa partie et n’a jamais fait aucun mort.

- Mon ancêtre Augustine XXXIII Dupond-Tamousson dite «Dieù Bien Fît»soigna toute l’Indochine française jusqu’en 1954.

- Je ne vous rappellerai pas l’existence des hommes de sainteté dans notre dynastie. Roger Dupont l’évêque, dit « le Coulant » ! Erwan premier Dupont l’abbé dit «le Johnny bigouden du cap Sizun» !

- Chez nous Amand Dupond IX dit «le Né trop tôt» faillit être élu pape en 852 avant Jésus-Christ ! C’est vous dire !

Ils arrêtent d’aligner leur pedigree.

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- Et donc… Vous et moi, cher monsieur Dupond, nous allons faire équipe dans cette vénérable institution qu’est la police belge ? C’est fantastique, cette rencontre !

- Et cette ressemblance, surtout ! Dites-moi donc… sans indiscrétion… Quel est votre prénom, cher monsieur Dupont ?

- Je suis Jean 26238 Dupont dit « Ré bémol mineur ». Et vous, cher Monsieur Dupond ?

- Je suis Jean 34221 Dupond, dit « Ré même + ».

- Eh bien, mon cher Jean, je sens que nous allons constituer un duo exceptionnel !

- Je dirai même plus, répondit Ré même +. Un duo exceptionnel !

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Ecrit pour le Défi du samedi n° 497 d'après ce mot-consigne : dynastie.

08 mars 2018

MADELEINE NE VIENDRA PLUS !

Tremper son biscuit

Le fit se ressouvenir

De sa vieille tante.

La licorne 34 Proust

Ecrit pour le jeu n° 34 de Filigrane (la Licorne) à partir de cette consigne.

MAUVAIS CHEVAL À PRIX REMISÉ

On te met le pied à l’étrier.

- Prends les rênes ! Es-tu bien en selle ? Vas-y ! Eperonne ta monture !

Comme si tu ne savais pas que ce cheval de bois n’avancera jamais ! Tu as bien compris leur manège et la machinerie qui est dessous. Ca s’appelle un vilebrequin, un système un peu compliqué qui fait monter sur ses grands chevaux, prendre la mouche du coche, partir en cavale.

Tu peux grimper dans la fusée, tourner le volant d’une voiture, d’un camion de pompier, chevaucher ce destrier-ci ou un autre, ça ne change rien. Tu tournes en rond. On t’a joué un tour de cochon : tu es un mouton de Panurge transporté sur un bateau ivre. 

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Ce que tu fais, d’autres l’ont fait : quelques petits tours par-ci par-là. Et puis s’en vont. Une vie, on appelle ça !

Tout s’inscrit dans un cadre noir, toutes les traditions et les règles se perpétuent et se conservent dans la saumure. Comme des cornichons, on est ! A la fin, quoi que tu fasses, le manège s’arrête. Alors ça, c’est le pompon !

Tu n’as même pas eu droit au coup de l’étrier ! On t’abat comme si tu étais tombé à la dernière haie et que tu t’appelais Stewball !

- Attendez, ce n’est pas moi, c’est ce canasson qu’était pas frais ! Eh, Mon Dieu ! Ma vie était un manège et ce manège tournait bien !

- Désolé, mon gars, répond Dieu, le tour est fini ! T’avais qu’un seul ticket et il était perdant-perdant comme celui de tout le monde !

- Mais c’est pô juste !

- Si ça peut te consoler ceux qui étaient montés dans les auto-tamponneuses s’arrêtent aussi et les grandes roues redescendent également. Pied à l’étrier ou pied au plancher, tout a une fin excepté le saucisson de cheval qui en a deux !

- Mais alors, y a vraiment pas moyen d’être immortel ? On ne peut pas gagner le prix de l’Arc de triomphe ?

- Pour être immortel, il faut être Dieu, aussi vrai que je m’appelle Marcel !

- Marcel Dieu ?

- Marcel Campion !

Toi je ne sais pas mais moi cette dernière réplique du Créateur m’a complètement désarçonné. Marcel m’a tuer !


Ecrit pour les Impromptus littéraires du 5 mars 2018 d'après cette consigne

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03 mars 2018

ECRIRE À RIMBAUD ? 14, Carrousel

Monsieur Arthur Rimbaud
B.P. 01 au vieux cimetière 
08000 Charleville-Mézières

Mon cher Arthur

« J’avais rendez-vous, j’avais rendez-vous…
Dis-moi… Après quoi on court ? »

Carrousel 

 

DDS 496 Mary Poppins

Si comme le chantait jadis Nicoletta « ma vie est un manège » et que « ce manège tourne bien », c’est qu’il tourne en rond ! Pas question pour moi de jouer ces temps-ci les Mary Poppins et d’emmener galoper dans la nature les chevaux de bois du carrousel. Pas question de me trouver mêlé à quelque chasse à courre, j’ai trop peur de devenir le gibier dans ce monde où le trafiquant d’armes et le maffioso de tout poil mènent leur manège au grand jour, ont pignon sur rue.

D’ailleurs mon destin est semblable au tien ! Malgré ton désir de fuite tu t’es finalement retrouvé planté à Charleville-Mais-Hier où tu fais désormais office de chapiteau de cirque, où tu trônes en effigie sur la caisse du carrousel local. De mon côté, en tant que musicien épisodique, pas question de décoller, côté tournées ! A part celles qu’on s’envoie aux bars, bien sûr ! Les dates de concerts ne se bousculent pas au portillon du train fantôme. J’irai juste faire un tour à Tours en juin et sinon je suis condamné à enfourcher un renne à Rennes. A preuve l’excellent gag de l’autre jour. 

170709 Nikon 116

- Assieds-toi, j’ai reçu un coup de fil pour toi, me dit Marina B., ma préposée au téléphone fixe quand je suis le mardi au club d’échecs ou à l’atelier d’écriture. Une chorale de quinze personnes s’est montée à la Maison de quartier de Villejean. Elle s’appelle la Ritournelle et elle cherche… un guitariste !

Bon, d’accord ! Il faut savoir que j’ai déjà fait le clown là-bas de 1998 à 2008 à faire chanter « La java bleue » et « la Valse brune » à des dames aux cheveux argentés ! Recommencer ? Alors que je me suis remis à jouer aux échecs le mardi après-midi et que ces dames de « La Ritournelle » ont choisi cet horaire-là pour chanter. Choix cornélien ! Sur quel dada vais-je monter ? Dois-je refaire ce que j’ai déjà fait ?

C’est que tu ne connais pas mon bon cœur, mon cher Arthur ! Il sait quand il le veut faire se faire plus sirupeux qu’une musique de limonaire ! Qu’est-ce qu’il ne ferait pas pour aller fredonner « Les Roses blanches » « Mon amant de Saint-Jean » ou « Le Tango corse » ! Mais bon, tel qu’il est, il me plaît ! Moi en général, les gens de mon voisinage, « tels qu’ils sont ils me plont », comme disent Annie Cordy et Renaud Séchan quand ils chantent ensemble.

Donc le mardi suivant je préviens mes potes d’échiquier que je ne pousserai pas le bois avec eux cet après-midi-là. C’est drôle, là où on joue, ça s’appelle « le Diapason » ! La musique me poursuit partout ! Et je me retrouve comme prévu avec des retraitées en goguette dans la salle Mandoline - ça ne s’invente pas non plus ! -. Après un rapide tour de table et une présentation du musicien à deux balles et de sa guitare à douze cordes on entame la répétition dans un désordre digne de la Yougoslavie autogestionnaire de jadis. Chacune y va de sa suggestion et la cheffe du groupe, c’est-à-dire la personne la plus malléable de la bande, accepte de commencer par « la chanson sur la Vilaine qui est si drôle ».

Chouette, me dis-je in petto. Man, tu vas mettre une nouvelle chanson drôle dans ta guitare !

- Vous la connaissez ? me demande-t-elle en me mettant sous le nez une chanson timbrée qui se chante sur l’air de « En passant par la Lorraine ».

- Si je la connais ? Et comment ! C’est moi qui l’ai écrite !

Et voilà comment on se retrouve embauché pour une autre répète le 13 mars et un concert-karaoké à la maison de retraite voisine le 14 !

- C’est pour quand, l’Olympia ?
- Tais-toi et rame, Joe Krapov !
- Mais ce n’est pas un bateau, c’est un avion dans lequel je suis monté !

A part-ça j’ai continué à lire ici et là des bouquins qui parlent de toi.

Rien à redire sur le "Rimbaud le fils" de Pierre Michon. Il est bien écrit, comme du Proust, avec l’avantage que si les phrases sont longues, le bouquin et les chapitres sont courts ! Au bout du conte on n’apprend pas grand-chose de plus.

J’ai laissé tomber les « Quatre saisons à l’hôtel de l’Univers » de Philippe Videlier. Très bien écrit, passionnant même mais c'est en fait un livre-roman-étude historique sur la ville d’Aden. On y narre, au début, quelques horreurs sur ton compte. Que tu envoyas proprement promener ta compagne-concubine-servante abyssine Mariam et surtout que tu empoisonnas un temps les chiens du voisinage qui venaient uriner sur tes sacs de café !

Désolé, mais pour moi tu n’avais pas mérité que l’on te mît au mitard pour cela ! Le café ça doit se boire très fort et ne pas être du pipi de chat. Encore moins de chien. Dans mon Pas-de-Calais natal on appelait la lavasse « chirloute » et le café de ma grand-mère dans lequel la cuillère se tenait droite toute seule tant il était costaud était baptisé « Tortosa ». Si le premier terme est avéré, je n’ai pas trouvé trace du second sur Internet.

Et donc, pour en revenir aux chiens, ce n’était que légitime défense ! Parce qu’il y en a certains, des clebs, dans le genre empoisonneurs d’existence, ils se posent un peu là, non ? Je vais encore me faire des copines avec cette phrase, tiens ! Le fan-club de Jackie Russell , par exemple !

Et enfin, à propos de Charleville et Monthermé, sache que j’ai un mal fou à trouver du temps pour enregistrer « Un clair de lune à Maubeuge » en vue de coller ce morceau sur mes photos de « ma croisière sur la Meuse » ! Peut-être vais-je confier cette ritournelle à la Ritournelle – quand ces dames auront fini de me réclamer du Michel Sardou, du Chimène Badi et du  Florent Pagny - ! Ah la la ! Savoir aimer, c’est dur ! Mais je prêche un convaincu !

En attendant comme elles m’ont un peu massacré « Je ne regrette rien », je n’ai plus aucun scrupule à faire un mauvais sort à « Mon manège à moi » pour aligner mes photos de carrousels !

Dors en paix, camarade Arthur, empereur posthume du pays de Poésie ! Sans le savoir, tu as décroché le pompon et tu continues à jamais, à cause de fous dans mon genre, à faire des tours gratuits dans la nuit pleine de ducasses de l’Internet en folie ! 



Ecrit pour le Défi du samedi n° 496 d'après cette consigne : carrousel

28 février 2018

DES RUMEURS DANS LA RAMURE

Il est des jours où la ramure
Bruisse de maint murmure,
De piaillements atrabilaires,
De mouvements d’humeur…
Des jours où la gent oisillonne
A la plume un peu tatillonne,
Lâche son flot de bile amère
Et laisse échapper la Rumeur. 

IL 2018 02 26 113268542

« La bergeronnette ne le serait pas !
La fauvette irait danser le tango !
La gélinotte perdrait la tête !
Le ramier n’en foutrait pas une !
Le corbeau mangerait du fromage
Et c’est pour ça que ça renarde !

La mésange serait démoniaque !
Le héron boirait jusqu’à ce qu’il le soit (rond) !
Le canard chanterait super faux !
La cane serait tombée sur un bec
Devant la porte du Printemps
Et serait restée sans sonner pendant longtemps !

L’étourneau aurait le tournis
A force de boire au tonneau
- Pas que de l’eau : du Martini ! –
Chez un pic vert pis qu’écolo :
Ils picolent avec Piccoli
Jusqu’à ce qu’ils soient complètement grives !
La corneille se soûle au cidr’ !
L’alouette la plume au poker !

L’engoulevent battrait la semelle
Sous les fenêtres d’une femelle
De Charmeville –lès –Hier :
Il monte faire coucou dans son nid,
Elle lui donne du martinet,
Elle lui défonce l’hirondelle
Et pie encore ! Tout fout l’toucan,
Madame Merlette !
#Balancetachouette !

La poule d’eau pondrait des œufs durs !
La cigogne ferait du trafic
De bébés vivants chez l’humain !
La grue cendrée serait casse-pieds
Et elle attendrait dans la rue
Des hommes de mauvaises mœurs,
Des oiseaux de mauvais augure
En chantant du Piaf à tue-tête !

Les échassiers feraient du cirque
Et du trafic d’acrobaties à grande échelle

Le martin pêcheur pécherait
Plus que ne permet l’abbé Kaas
Pourtant si bonnement patricien… »

Etcetera, etcetera, etcetera
Etceteragots, etceteramages,
Etceteramassis d’outrages,
Etceteradeau-radotages…

- Merles, cessez d’être moqueurs !
Mouettes, veuillez fermer vos gueules !
Arrêtez toutes vos rumeurs !

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Laissez-moi écouter le chant
Du rossignol cambrioleur
Qui cherche à crocheter le coeur
De son aimée ! Qu’il est touchant !
Quel enchanteur phénoménal !
Comme il suffit à mon bonheur,
Son air de jaseur boréal !

Merles, cessez d’être moqueurs !
Mouettes, veuillez fermer vos gueules !
La outarde me monte au nez !
Arrêtez toutes vos rumeurs !

Ce faisan, vous m’obligerez !


Ecrit pour les Impromptus littéraires du 26 février 2018

d'après cette consigne

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25 février 2018

PÉRIGÉE - APOGÉE

IL 2018 02 19 Lune de sang final

L’image centrale, illustrant le phénomène de Super Lune, a été empruntée ici


Ecrit pour les Impromptus littéraires du 19 février 2018

d'après cette consigne mais pas envoyé.

Posté par Joe Krapov à 09:26 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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24 février 2018

ET PAS QU'UN PEU !

DDS 495kaleid11Chaque fois qu’elle revient à Rennes-en-Délires, la toujours pétulante Isaure Chassériau va saluer rue de Dinan son oncle Camille Cinq-Sens. L’oncle Camille tient, en face de l’église du vieux Saint-Etienne transformée en théâtre, un bistrot à l’ancienne baptisé « Au Vieux Saint-Etienne ».

Autrefois, en des temps hélas révolus, on pouvait lire sur la vitrine quelque chose comme « Ici on peut apporter son manger » mais les temps sont devenus durs et depuis que l’oncle a épousé la belle Agata aux talents culinaires si incontestables qu’ils sont mesurables à l’embonpoint du patron, le bistrot fait restaurant et on ne peut plus apporter que son franc-parler, son goût de la rigolade et ses cris du cœur.

Le cœur n’apparaît pas que dans les cartes des joueurs de belote qui viennent là taper le carton l’après-midi. Lorsque la nuit est tombée ou le matin, avant que le café n’ouvre, quand les volets sont fermés, on en voit quatre qui sont percés en haut des panneaux de bois.

DDS 495 96706808Même si la rue semble déserte il vient beaucoup de monde dans ce café : le public et les artistes du théâtre situé en face, les gens du quartier, les Rennais qui font leur marché sur la place des Lices le samedi. Car la rue de Dinan prend naissance au bas de celle-ci, dans le prolongement de la rue de Juillet. Le mardi après-midi, maintenant, il y a Joe Krapov et ses potes qui viennent pousser du bois sur leurs jeux d’échecs Kasparov sans lettres ni chiffres sur le côté ! On ne sait pas comment ils font mais ils ont beau être huit inscrits ils sont toujours en nombre impair pour jouer et le dernier arrivé est obligé de kib(b)itzer. Ce jour-là, ça carbure en silence, chez Camille. Et pas qu’un peu.

Parfois l’après-midi, aux heures creuses, Camille vient s’asseoir avec ses vieux potes Jacques-Henri Casanova et Jean-Emile Rabatjoie. Ils ont tous les trois des ciseaux et découpent des vieux numéros de Télérama « le journal qui ne jure plus que par Harvey Weinstein pour pouvoir parler de sexe à tous les étages et même sur la couverture». De ces découpages collectifs, Jean-Emile réalisera ensuite des collages surréalistes qui n’ont rien à envier à ceux de Jacques Prévert qui est leur maître à panser les plaies de l’existence. Encore que ces trois-là n’ont rien de grand blessés : ils se marrent tout le temps. Et pas qu’un peu !

Sauf aujourd’hui où, après avoir embrassé Isaure, Camille est obligé de répondre à la question « Et à part ça, la santé ? ».

- Ah ! Ne m’en parle pas ! Les médecins me font chier ! Et pas qu’un peu ! Tu veux que je te raconte la dernière ?

- Peut-être pas, Camille, intervient tante Agathe, on va bientôt passer à table ! 

DDS 495 109134359_o- Si, si  ! Raconte, Camille ! protestent Petitprince et Lemouton, les techniciens régie de l’église-théâtre d’en face. Tu es inénarrable quand tu narres !

- Rigolez, rigolez, les jeunes ! Un jour ça vous arrivera aussi, même si vous n’êtes pas malades ! Et d’ailleurs, pour répondre à Isaure, je suis en parfaite santé ! Simplement, comme tout le monde, j’ai l’ADECI au cul !

- C’est quoi ? Un genre d’hémorroïdes ?

- Pire que ça ! Une secte de dingues du principe de précaution ! Dès que tu as cinquante piges ils te sautent dessus ! Ils t’emmerdent tous les deux ans en t’envoyant un courrier pour que tu participes à leur jeu-concours de merde !

- Sois moins grossier, mon oncle ! Tu sembles bien énervé aujourd’hui ! Et pas qu’un peu !

- Il y a de quoi ! Non seulement je perds toujours à leur jeu à la con mais en plus cette année j’ai été disqualifié ! Et c’était même pas de ma faute !

- Tu ne m’as toujours pas dit ce que c’était que ton… « indécis » ?

- ADECI ! abrège Agata. C’est pour pister le cancer du colon !

- Et ça marche aussi pour le lieutenant et le sergent-chef ! plaisante Lemouton.

DDS 495 mode d'emploi- C’est simple, explique Camille. Enfin non, c’est hyper compliqué. Il faut tu ailles aux toilettes et que tu colles une espèce d’origami sur la lunette. Ensuite tu fais ta grosse commission mais tu ne dois pas mélanger ton pipi et ton caca ni déchirer le papier ni faire tomber ta crotte dans le trou. Quand tu as terminé tu prends la pince à tiercé qui est dans le tube du kit.

- ???

- Tu prélèves dans ton étron, à trois endroits différents, à l’aide de la tige verte, de quoi recouvrir la partie striée. Puis tu remets la tige dans le tube que tu secoues énergiquement.

- Aller aux toilettes pour se secouer la tige, ça n’a rien de l’amour sorcier, en même temps ! commente Agata qui, de temps en temps, – elle est native de Bogota - a des saillies involontaires du fait de sa maîtrise plus ou moins colorée de notre langue. Après reste plus qu’à coller les étiquettes et renvoyer.

- Sans oublier de décoller l’origami et de le vider sans s’en mettre plein les doigts !

- On dirait un rituel de l’église scatologique, ton truc, ajoute Petitprince. C’est qu’un mauvais moment à passer, pourquoi ça te rend vert ?

- Avant ils t’envoyaient le matos pour jouer. Maintenant tu dois aller le chercher chez ton médecin maltraitant. Et regarde le résultat !

L’oncle se retourne et prend parmi les cartes postales accrochées derrière son bar un courrier d’un laboratoire de biologie.

DDS 495 courrier labo


- J’ai été éliminé à cause d’un problème de gestion de stock ! Les touillettes du toubib étaient périmées ! Et pas qu’un peu !

Tout le monde, à l’exception du taulier, est hilare dans le bistrot.

- Alors t’as dû recommencer ?

- Oui mais cette fois je n’avais plus les étiquettes autocollantes du courrier d’invitation. J’ai dû réécrire tous les renseignements à la main sur leur fiche à la con et même sur le tube. Est-ce que je le connais, moi l’organisme de rattachement du médecin traitant ? J’ai laissé la case vide. Si ça se trouve ils vont me disqualifier encore une fois à cause de ça. Le pire c’est que j’ai retrouvé la feuille avec les codes à barre après avoir renvoyé le tout.

- Des codes à bar pour un patron de bistrot, c’est indiqué, non ? en remet une couche Lemouton.

- Je ne sais vraiment pas pourquoi j’y joue encore à leur jeu, je ne gagne jamais ! Ca fait dix ans qu’ils me répondent «résultats négatif» d'un air désolé !

- Oncle Camille, réfléchis ! Il vaut mieux qu’ils ne trouvent rien, tu ne crois pas ? Avoir un cancer, ce n’est pas très drôle !

- En attendant c’est chiant, leur truc. Et pas qu’un peu !

- En même temps, comme on dit maintenant, tu m’as bien cassé mon coup ! ajoute Isaure. Je vous avais amené des cadeaux à la tante et à toi, mais je ne vais pas pouvoir vous les offrir.

- C’est gentil, chère Isaure, remercie Agata. Je suis prendeuse quand même. Ne tiens pas compte des bêtises de ton oncle. On les a déjà oubliées.

Isaure sort alors deux paquets de son grand sac à main rose. Le premier, plus petit, est pour l’oncle. Camille déchire le papier cadeau et découvre le DVD de la saison 3 de « La minute vieille ».

- Trop bien ! apprécie-t-il. Trop bien vu, ça va me plaire ! C’est la seule émission que je trouve regardable sur Arte !

Lorsque Agata déchire le sien tout le monde éclate de rire et pas qu’un peu dans le bistrot : ce sont des crottes en chocolat !



Ecrit pour le Défi du samedi n° 495 d'après cette consigne : bistrot

22 février 2018

LE CABINET DES LETTRES. Chapitre 2

Lakévio 96 cabinet des lettres 2

Résumé du chapitre précédent : Florent Fouillemerde a pris en filature dans le métro un individu qui l'a mené devant le 36 de l'avenue de Wagram à Paris. Il y est entré à sa suite. Tandis que le détective privé feignait de monter l'escalier, l'homme a déposé une enveloppe dans la boîte aux lettres de Mlle Aude Rimbaud puis est ressorti. Florent est redescendu.

- Mince alors ! Voilà qui est étrange ! pense Florent Fouillemerde en constatant qu’il n’y a pas de clenche à la porte d’entrée de l’immeuble. Sans doute y a-t-il une gâche sur le côté pour ouvrir la porte ?

Un examen approfondi du mur de chaque côté du portail lui prouve que non. Par contre…

- Merde ! C’est quoi ce bordel ? C’est la première fois que je vois ça ! Un digicode pour sortir !

la concierge dans l'escalier

Allons bon ! Enfermé dans un immeuble parisien, avenue de Wagram, après avoir suivi à la demande d’une dame la piste d’un quidam qui suait le mystère au kilogramme ! Il n’y a pas, il va falloir qu’il aille sonner à une porte pour demander à quelqu’un de le libérer. Evidemment, il n’y a pas de loge de concierge et donc pas non plus de pancarte disant que « la bignole est dans l’escalier ».

Alors il faut monter, mon gars ! Cet immeuble cossu, bien qu’il soit situé dans le 8e arrondissement de Paris, a un aspect surprenant. L’escalier est étroit, la rampe branlante, les marches craquent et le peu de lumière des couloirs vient de fenêtres sur la cour situées dans le coude que le colimaçon effectue entre deux étages. Les couleurs des murs et des portes sont aussi fadasses que possible et on est surpris de ne pas trouver « des WC su’ l’ palier » comme dans la chanson « Germaine » de Renaud Séchan.

Il s’arrête au premier. Pas de nom sur la porte gris bleu, juste une sonnette sur laquelle il appuie. Un son de carillon à deux notes résonne dans l’appartement. Mais, exactement comme dans Venise la rouge pas un panneau ne bouge ! Pas rentré du boulot, le locataire, ou pas revenue des courses, la bergère. A moins que ce ne soit l’inverse. Chez lui aussi c’est Isabelle qui bosse en régulier et lui qui fait les courses entre deux filatures. Les détectives privés ont un horaire plus souple que celui des bibliothécaires à qui on promet comme une gâterie exceptionnelle maintenant de pouvoir-devoir travailler le dimanche.

Bon, ben, c’est pas le tout ça, mais deuxième porte. Bzz bzz bzz ! Les abeilles ! Là il faut laisser le doigt appuyé pour que bourdonne un grésillement fort désagréable. Ca devrait réveiller Madame Michu qui fait sa sieste entre sa télé et ses bengalis en cage. Mais non. On n’entend aucun poste de télévision chez la mère à Titi, la sonnette résonne dans le vide et on est chez monsieur Philippe Verlaine, c’est écrit sur la sonnette, suffit de lever le doigt pour le voir.

Bon, ben, c’est pas le tout ça, mais deuxième étage. Est-ce que c’est bien correct, pour le bien de l’enquête, d’alerter Mlle Aude Rimbaud ? C’est quand même dans la boîte à lettres de cette dame que le gus a déposé un courrier louche. Faire savoir à une des protagonistes d’une embrouille qu’un flic privé surveille ce qui peut bien être un trafic illégal ne serait pas très finaud. Alors il commence par la deuxième porte. Gwenola Sand et Hervé Balzac. Il n’y a donc pas que des célibataires par ici ?

Bon, ben, c’est pas le tout ça, mais troisième étage. Il n’y a pas plus de pékins au deuxième que d’imbéciles, en Chine, à regarder la lune de sang un jour de finale de coupe du monde de foot.
En parlant de sang, celui de Florent commence à se glacer dans ses veines. Le meilleur moment de l’amour est dans la montée de l’escalier, mais allez savoir pourquoi, plus il monte et plus ce décor des années cinquante lui fout les jetons. Difficile d’atteindre le septième ciel ici : il n’y a que trois étages.

Noémie Bonaparte. Un bon apparte, au troisième droite sans ascenseur ? Allons donc ! S’il vous plaît, M’ââme Bérézina, ouvrez-moi, j’ai froid dans le dos ! On dirait que ça se corse, mon p’tit gars ! Pourvu que ça ne dure pas ! A force de tirer la sonnette on va te percevoir comme plus lépreux que les murs.

Bon, ben, c’est pas le tout ça mais après le dernier crochet silencieux au troisième gauche – Viviane Hugo -, c’est le gars Florent qui est sonné. Cahot technique dès le premier jour sur cette enquête !

17 heures 30. Y’a personne ? Vraiment personne ? Deuxième tentative de tirage des sonnettes.

18 heures. Ils font tous des heures sup’ ou quoi, ici ? Et est-ce qu’il faut mettre un s à sup ? Non, l’apostrophe suffit. Ah les brav’ con’ qui s’emmerdent à apprendre que le pluriel de « cheval » est « chevaux » ! Et les instit’ qui cherchent des pou’ dans la tête aux mioche’ !

18 heures 30. Pas la peine d’espérer sortir par les toits, le détective est sujet au vertige.

18 h 45. Tout compte fait, cet immeuble, c’est vraiment une ambiance lendemain de rafle du Vel’ d’hiv’. Ah tiens ? On peut mettre des apostrophes et que ça reste au singulier ? C’est singulier ! C’est comme d’avoir donné le prix Nobel à… qui déjà ? Fleur Pellerin ?

19 heures. Pas la peine d’appeler Isabelle, il ne peut lui donner la combinaison du digicode pour qu’elle entre. Et en plus elle est de longue soirée à la bibli.

19 heures 05. D’après les boîtes aux lettres, le locataire du premier s’appelle Arnaud Demusset. Ca lui dit vaguement quelque chose à Florent, tous ces blases, mais quoi ?

19 heures 10. En désespoir de cause, il va examiner le digicode. Rien d’autre que les chiffres et lettres usuels. Il ne va tout de même pas devoir taper sur la porte à coups de poings pour appeler les passants au-dehors ? Ni se farcir toutes les combinaisons possibles ? Eh ben si, il essaie, en commençant par le début. 0000A.

On croit rêver ! La porte s’ouvre ! Il est libre !

Lakévio 96

Anne-Françoise Couloumy


Ecrit pour le jeu n° 96 de Lakévio d'après cette consigne

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