21 juillet 2013

LE TOUAREG (1)

Il y eut un temps, il y a très longtemps, où la ville de Rennes s'appelait Condate. A cette époque lointaine, ni la tour des Horizons, ni le marché des Lices, ni le métro n'existaient encore. C'est vous dire à quel point c'était il y a longtemps.

En ces temps quasi-immémoriaux le marché des Lices avait lieu place de la Mairie. Il n'était pas rare à l'époque de trouver parmi les vendeurs de galettes-saucisses des marchands venus de plus loin que Betton, que Bécherel ou même que Landerneau. Mais quand Omar le touareg a monté son estrade juste devant la niche où trônait encore une statue de Vercingétorix à genoux devant César, on peut dire qu'il a installé un fameux souk dans le paysage. A vrai dire, c'était la première fois qu'on voyait un touareg à Condate.

touareg

Il portait bien sûr un grand turban bleu et une espèce de chasuble aux manches dorées. Il avait de longues mains, curieusement assez blanches et osseuses, dont il jouait abondamment, comme tous les latins et les plus que latins, quand il donnait des ordres à ses aides chameliers en train de déballer des monceaux de marchandises. Tout le monde autour d'eux ouvrait de grands yeux ahuris. Que l'étranger fît halte à Condate, passe encore. Mais surtout qu'il y vînt pour faire du commerce et que l'on ignorât ce qu'il avait à vendre, voilà qui piquait au plus vif la curiosité des autres forains et celle des chalands qui passaient au pied du beffroi.

 

touareg 2


LE TOUAREG (2)

Quand neuf heures sonnèrent au clocher de la grosse Françoise, deux des aides-chameliers frappèrent sur des tambours et Omar monta sur son estrade. Dans un gallo tout ce qu'il y a de plus correct, avec juste l'accent un peu plus pointu de ceux qui ont grandi dans le quartier Sud gare, il déclara :

- Pas de salamalecs, les mecs ! Pas de salades aux loukoums, les Oum Khalsoums ! Approchez, approchez, Condataises et Condatais. Je m'appelle Omar Mer et je viens de très loin. Nous sommes commerçants de père en fils et ce depuis trente-six générations. Dans notre famille, on a toujours eu la bosse du commerce et avec nos dromadaires et nos chameaux, nous avons parcouru le monde entier pour vous ramener, amies Condatiennnes et amis Condatiens, des plus lointains pays, les plus inattendues, les plus folles, les plus délirantes des marchandises dont vous n'aviez pas forcément besoin mais que vous allez acheter quand même ! Tout pour votre bonheur, messeigneurs. Commençons, si vous le voulez bien par les célibataires. Y a-t-il des célibataires dans l'assistance ?

Quelques index intimidés mais curieux s'élevèrent de ci delà au-dessus des têtes

- Approche, mon ami. Je vois à tes yeux hébétés et à ta langue pendante que tu en as ras la casquette de chercher l'âme sœur sur Internet et de ne tomber que sur des annonces matrimoniales proposées par la maffia russe. Omar Mer t'a apporté la solution à tous tes problèmes. Regarde. 108 écus sonnants et trébuchants pour ce pot de femme-fleur d'oranger. Tu arroses tous les jours pendant quinze jours et regarde ce qui pousse. Regardez, amis Condatifs, amies Condatives. Vous n'allez pas en croire vos yeux.

femme-fleur

Les deux assistants écartèrent la tenture aux motifs orientaux et revinrent portant un gigantesque pot de fleur dans lequel était plantée une grosse tige noire. Des "oh" et des "ah" admiratifs s'échappèrent du public. En haut de la tige, une superbe jeune femme vêtue d'une robe orange, avec des cheveux orange, des fleurs jaunes dans les cheveux, des yeux magnifiques, une bouche groseille se mit à se balancer sur la tige au son d'une musique venue d'ailleurs, envoûtante, sirupeuse, abracadabrahatloukoumesque.
- J'achète ! lança le Toine, 43 ans aux fraises et toujours pas marié aux radis.
- Attends, mon brave ! Pas de précipitation. Chez Omar Mer tu as le choix entre plusieurs options. Peut-être préfères-tu la femme rose ou la femme violette ? Ou encore la femme coquelicot ? Assistants ! Montrez l'assortiment !

D'autres femmes fleurs furent amenées sur le devant de l'estrade. Tout le lot de pots de graines de femmes-fleurs partit en un instant.

femme-fleur 2

 

 

 

LE TOUAREG (3)

- Maintenant, pour vous mesdames, nous avons la même chose et en couleurs ! Voulez-vous d'un homme objet ? Décoratif, docile, ne coûtant pas cher à nourrir et surtout attaché à son foyer, joli à regarder autant qu'agréable au toucher. Messieurs les assistants, montrez l'objet à ces dames.

homme-objet 2

Ils étaient si élégants, si distingués, si craquants, ces personnages à la Magritte sur fond de beffroi breton que ce fut une véritable ruée et que bientôt, dans toutes les rues de Condate on ne croisa plus que gens réjouis emmenant chez eux leur pot rempli de terre et leur espoir d'en voir sortir, d'ici une quinzaine de jours, une fleur humaine magnifique.

homme-objet

Quand Omar eut vendu tout son stock, il regarda la place et n'aperçut plus qu'une toute jeune fille vêtue d'une robe rose et coiffée de deux couettes fleuries fort originales. Elle le regardait fixement et semblait attendre quelque chose d'autre de lui.

- Eh bien la belle ? Tu n'as pas trouvé chaussure à ton pied ? Le show est terminé, tous mes pots sont partis comme des petits pains.
- Ce ne sont pas vos petits pots qui m'intéressent, monsieur Mer, c'est votre chameau.
- Lequel ? C'est que j'en ai toute une caravane !
- Celui-là !" dit la jeune fille en montrant du doigt un chameau particulièrement famélique.
- Ce chameau-là ? Mais cet animal est très vieux et de plus il a une malformation congénitale.
- Oui, oui, j'ai remarqué. Combien me le vendez-vous ?
- Ecoutez, vous n'allez pas faire une affaire. Je ne lui donne pas un an à vivre. Et puis le climat breton, pour les chameaux, c'est trop humide.
- J'insiste !
- Ma foi, puisque vous insistez, je vous le laisse à cent écus.
- Marché conclu. Dites-moi simplement comment il s'appelle.
- Il se nomme Khalifa.

***

Quand Isaure Chassériau, la jeune fille vêtue de rose, ramena chez ses parents le chameau à trois bosses, elle n'entendit d'abord que des hauts cris. Et puis, comme on vivait déjà alors en intelligence par ici, les cris se transformèrent bientôt en rires. Et enfin, quand Isaure fit fortune en louant l'animal pour des promenades à deux dans les rues de Condate, les cris et les rires se muèrent en admiration et en fierté dans la famille Chassériau et dans son entourage.

***