18 novembre 2017

DE RIMBAINE A VERLAUD. 4, Noctambule

M. Arthur Rimbaine
Agence d’exploration de villes extraordinaires
et d’us et coutumes à mettre dans les annales
8, quai Arthur Rimbaud
08000 Charleville-Mézières

Monsieur Paul Verlaud
Société de géographie des Maladives et du Miraginaire
73, rue Sonneleur
62812 Vent-Mauvais

Saint-Nectaire le 28 octobre 2017


Mon cher Paul

Ton copain Octave n’est pas un très bon conducteur. Déjà, quand il a mis le contact, le moteur à injection a rugi aussi fort que Clarence, le lion qui louche de «Daktari», ou que son cousin de la MGM. Mais bon, restons objectifs, je ne suis pas là pour jouer les détracteurs et ton factotum, bien que fort silencieux, m’a mené à bon port.

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La nuit était tombée sur Saint-Nectaire et il y faisait un temps assez infect pour qu’on se croie au mois d’octobre et, du reste, on y était. Il n’était pourtant que dix-neuf heures. Octave a garé sa vieille Peugeot sur le parking près de la basilique romane et nous avons traversé la rue pour entrer au Relais de Sennecterre.

Moi qui croyais trouver là une assistance clairsemée, succincte, composée de deux ou trois loqueteux égarés ou d’un groupe d’autochtones casquettés écoutant le facteur local rendu au bout de sa tournée – générale – et en train de jacter doctement sur les derniers potins du district, je dois avouer que je me suis mis le doigt dans l’œil jusqu’à l’adducteur rectal !

Le restaurant était bondé et s’il était peuplé d’ectoplasmes provinciaux rien dans leur mise ni dans leur diction n’en laissait rien paraître. Tout le monde était habillé classe, l’ambiance était sélect au possible avec autant de jeunes connectés et de fashion victims à smartphones fluorescents que de sexy-, septua- et octogénaires ayant connu Epictète à l’époque où il manquait d’adjectifs.

- Victor, tu nous mets deux kirs, STP ! a lancé un Octave péremptoire et limite irrespectueux : j’eusse peut-être préféré boire autre chose ?

- C’est ici qu’on va becqueter ? ai-je demandé sur le même ton.

- Non. Ici on prend l’apéro. Alors ? Comment il va le Paulo ? Toujours aussi «Laudver, Laudver, Laudver come back to me» ? Encore à collecter des destinations improbables et à étudier la tectonique des à-côtés de la plaque ?

- C’est un peu ça ! lui ai-je répondu tout en continuant à me délecter du spectacle du réfectoire.

- Et toi, Arthur, tu es la paire de semelles qui va devant et qui ramène au directeur de la Société de géographie les infos nécessaires à ses dissections de parcours ?

- Vous avez eu fait ça aussi, Monsieur Octave ?

- Exact ! Jadis, quand j’étais belle ! Adieu les infidèles !

- Fréhel !

- Bravo ! Monsieur Rimbaine a des lettres ! 

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Quel curieux mecton ! Ca n’allait pas être simple de pactiser avec ce guide-là ! C’était quoi, cette tagada-tactique du gendarme ? Il n’avait pas décoincé un mot dans son tracteur à roulettes entre Clermont-Ferrand et Saint-Nectaire et voilà que maintenant, tout à trac et sans aucun tact, il me tapait sur le ventre comme si on avait fait la dictée de Pivot côte à côte avec des antisèches de Mérimée ou fait gonfler nos pectoraux ensemble à l’époque où Monsieur Muscle et Jacques Anquetil imposaient leur diktat devant les foules du Puy-de-Dôme et d’ailleurs ! Mais j’exagère. D’une part c’est Poulidor qui avait pris le dessus dans cette étape et puis moi je n’ai commencé la muscu que sous Eddy Merckx et Schwarzenegger.

Le dénommé Victor, serveur réactif de son état, nous a servi les cocktails. Le kir auvergnat était onctueux à souhait.

- Sirop de châtaigne et Saint-Pourçain blanc ! C’est quand même plus gouleyant que la Volvic, non ?

Quand nous sommes arrivés au troisième verre, après avoir finalement trouvé le biais pour caqueter ensemble, Octave a éructé :

- Bon, ça c’était du prophylactique. Maintenant on éjecte et on passe aux choses sérieuses. On va dîner chez Wiwi.

Malgré les fluctuations de la sesterce arverne et de nos guiboles alcoolisées, nous avons regagné sa 206 et avons traversé le bled pour gagner Saint-Nectaire le Bas.

Ambiance un peu plus feutrée chez Wiwi mais toujours autant d’autochtones – ou pas ? – étiquetés « beau linge », de cliquetis de coupes et verres et de dégaines de sectateurs nyctalopes parés pour une virée nocturne du genre assez festif. Des noctambules, quoi.

- Tu vas goûter la marquisette maison, mon pote ! Objecte pas, c’est la tradition !

La décoction qu’on nous a servie était effectivement un pur nectar ! Je te passe les détails, mon cher Paul, sur l’abominable tripoux, même pas clandestin, que ton ancien collaborateur, semble-t-il addict à la charcutaille, s’est envoyé. Rien que le mot « tripe » me débecte et pourtant, je ne cesse pas de voyager ! Une infection ! En guise de victuailles je me suis contenté d’une succulente truite aux amandes.  

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Au dessert, Bénédicte, une connaissance d’Octave, est venue s’asseoir à notre table. Bises affectueuses, présentations effectuées, « Mes respects Mademoiselle ! », « Madame ! », Zut ! C’est une jeune femme d’une trentaine d’années qui a dû signer un pacte avec le diable pour hériter de pareille beauté et lui a refilé en échange un dictaphone des plus actuels – il paraît qu’on trouve peu de sténo-dactylos efficaces en Enfer -.

Une beauté picturale, sculpturale, pas piquetée des hannetons et pourtant Mme Terrail-Duponson – c’est son nom et, oui, elle est hélas bien mariée à un prénommé Hector – exerce ses talents d’artiste en dessinant, peignant, découpant des insectes fabuleux. Elle nous a montré cela sur sa tablette tactile. Comme on avait un peu disjoncté et que nos attitudes n’avaient, stricto sensu, plus rien de strict ni de sensé, on s’est retrouvés, à force de surfer, sur le site web d’un collectionneur de coquetiers auvergnats dont les pièces maîtresses étaient un service orné de cactus ayant appartenu aux Pompidou et un œuf peint décoré d’une tronche de Giscard d’Estaing datant d’avant Vulcania et les ptérodactyles, des collectors uniques en leur genre.

- On a quand même de satanés fortiches en France ! De sacrés crânes d’œuf ! a commenté Octave avec son rictus qui ne le quitte jamais même quand il prépare des mouillettes.

- C’est pas du fictif ! ai-je Percevalé façon Kaamelott revisité.

Après un dernier café et un dernier pousse-café – une Bénédictine pour Bénédicte ! – celle-ci a déclaré :

- Mektoub ! Activons-nous, messieurs ! Il faut absolument que je sois au casino à 23 heures ! Je pars devant. Vous m’y rejoignez directement ?

- On passe d’abord à l’hôtel !

Octave s’est ré-empaqueté dans son duffelcoat. On est retournés à la voiture et puis on a déposé nos paquetages à l’Hôtel de Lyon. On aurait dû commencer par-là d’ailleurs parce que, même en rectifiant la position, j’ai bien senti que la fille de l’accueil hoquetait intérieurement à la vue des deux poivrots auxquels nous commencions à ressembler. Elle imaginait sans doute, sur la moquette vert amande de nos chambrettes, quelque tas de vomissure abjecte déposé là par nous dans la nuit ?

- Ne t’inquiète pas, mon charmant petit dictateur, ai-je songé en lui remplissant le chèque, Arthur tient bien l’alcool et les impacts de balles ! Et l’Octave a l’air bien équipé aussi pour monter haut ! 

Et nous arrivons maintenant, mon cher Paul, au dernier acte de « Saint-Nectaire by night », celui dans lequel tous les acteurs et actrices du récit se trouvent réunis au même endroit, celui où Hercule Poirot donne lecture du verdict, celui où le faisceau du licteur s’abat sur le coupable, celui où l’hologramme de Sarah Bernhardt en fait des kilooctets et des mégatonnes dans la tératralité. 

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Cela se déroule au casino de Saint-Nectaire. Car il y a un casino à Saint-Nectaire ! Et pas une supérette, non ! Un vrai ! Du genre « Faites vos jeux, rien ne va plus » ! Il y a bien eu un architecte, un maire, des entrepreneurs assez fous pour imaginer et implanter ici un lieu de rendez-vous intergalactique de type « Carrefour des étoiles » pour les gens qui souffrent d’addiction au jeu et au divertissement : une salle de jeux Las Végassienne, sans doute importée de Sarthe, une boîte disco, une salle de spectacle, un restaurant…

Et ce soir les animateurs de la soirée techno sont le docteur DJ Kill et Miss Terrail-Duponson ! Hector et Bénédicte ! Et tous les clients et clientes du Sennecterre, du Z, de l’Auberge de l’Ane, de l’Hermitage, du Regina et de chez Wiwi s’agitent le rectum sur le dance-floor, complètement insoucieux des actualités du monde (dictatures, sectes, tromperies d’électeurs, guerres et catastrophes) et du nombre grandissant de victimes d’une Histoire dont personne ne comprend plus les vecteurs actuels.

Le tictac de l’horloge, la folie du gros son nous mènent à un minuit sans trac, sans tracts, sans rectitude morale, vers une victoire factuelle des corps en transe, vers toujours plus de sons électroniques et l’on entend partout, bien qu’aucun lecteur ne les prononce, les paroles du dicton de banlieue descendu jusqu’ici : « On ne peut rien contre le nycthémère alors nique ta mère, nique l’amer et toujours chéris l’homme libre !». « Et même la femme aussi » ajouté-je pour ma part.

Et on entend aussi, à un moment donné, une fois que trois sept ont été alignés sur un écran, le vacarme des pièces qui roulent un peu partout, le silence de toutes les autres machines qui s’arrêtent. Quelqu’un a décroché le jackpot ! Quelqu’un va emporter le pactole ! Sous le plafond en fausse voie lactée je vois trente-six étoiles car ce quelqu’un… c’est moi !

Voilà pourquoi, pour une fois, mon cher Paul, tu ne trouveras pas de facture jointe à ce courrier. Je te fais cadeau des frais liés à cette expédition-ci et je t’octroie même un chèque qui correspond à la moitié de mes gains. Il me semble normal qu’une somme recueillie auprès d’un bandit manchot revienne à un honnête homme unijambiste.

Avec mon indéfectible amitié, mon cher Paul !

P.S. Surtout, comme dit le poète : « Carpe diem et lapin noctem ! »

 

P.S. de Joe Krapov : En lisant ce texte, amie lectrice, amie lecteur,
tu as prononcé au moins 130 fois le son « ct ». Kèk t’en dis ?

Ecrit pour le Défi du samedi n° 481 à partir de cette consigne : noctambule

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17 novembre 2017

Choses vues à Rennes le 11 novembre 2017 (1)

C'était le 11 novembre et je suis descendu un peu à l'aveuglette au marché des Lices sans savoir ni vérifier s'il avait lieu. J'ai fait le circuit habituel : place des Lices, rue Saint-Louis, place Sainte-Anne, place Hoche et retour. Rue Saint-Louis j'ai engrangé ceci dans la minuscule galerie. C'est une oeuvre de Julien Duporté qui s'intitule "Bec et ongles".

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;-)         

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Choses vues à Rennes le 11 novembre 2017 (2)

Tiens donc ! Mais qui voilà d'un seul coup d'un seul ? ;-)

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Ce que fait Yves Missaire, toujours en lien avec la poésie et la musique
est très bien et visible ici.

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Choses vues à Rennes le 11 novembre 2017 (3)

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Autoportrait à pans de bois

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C'est le tango des joyeux bouchers de la Villette ?
On tranche le lard ?

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Choses vues à Rennes le 11 novembre 2017 (4)

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Les Saint-Cyriens : Est-ce qu'on ne serait pas mieux sous la couette, quidam ?

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Merci de ne pas faire de lien avec la photo légendée juste au-dessus.

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 C'est une question de climat. 

Il pleut beaucoup, on laisse les crues s'tasser et on sort de là revigoré.

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15 novembre 2017

DE RIMBAINE A VERLAUD. 3, Forêt automnale

M. Arthur Rimbaine
Agence d’exploration de villes extraordinaires
et d’us et coutumes à mettre dans les annales
8, quai Arthur Rimbaud
08000 Charleville-Mézières

Monsieur Paul Verlaud
Société de géographie des Maladives et du Miraginaire
73, rue Sonneleur
62812 Vent-Mauvais

                                                                                                      Saint-Pétersbourg, le 15 novembre 2017

Mon cher Paul

J’ai toujours cette musique dans la tête, « Nathalie » de Gilbert Bécaud, et c’est d’autant plus idiot que je suis à Saint-Pétersbourg et non à Moscou. Qui plus est mon guide ne s’appelle pas Nathalie mais Gabrièle. Oui, je sais, ça ne fait pas très russe non plus comme prénom.

Je t’écris pour t’annoncer que nous avons trouvé, dans la salle de bal du palais de l’Ermitage, le tableau dont tu nous avais parlé. Il est, paraît-il, d’un certain M. Piekielny et représente un paysage de forêt automnale. Le phénomène que tu m’as indiqué s’est reproduit à merveille. J’ai dit à Gabrièle :

- Frappe-toi le cœur trois fois en prononçant le mot "ardeur" et nous nous retrouverons ensemble dans ce tableau !

Nous avons fait cela et soudain la liberté de délirer s’est emparée de moi.

IL 171113 forêt d'automne peinture à sec

J’étais devenu un jeune chevalier en armure et en quête de l’épée de vérité. Je devais la ravir à la sorcière Bakhita et la remettre à ma reine bien-aimée. Mais avant cela, comme il est de tradition dans ce genre de contes, il me fallait subir un certain nombre d’épreuves redoutables : affronter le géant Zabor, soulever et déplacer les huit montagnes de l’Altaï, couper trois griffes au dragon Tchoudo-Youdo, etc. Je te fais grâce des détails pour te perdre un peu moins mais dis-toi que je sais désormais comment vivre en héros même si, après tous ces exploits, ça s’est encore compliqué. Car sur le chemin du retour je me suis aperçu tout à coup que Gabrièle ne m’avait pas accompagné, qu’elle était absente de l’aventure.

IL 171113 chevalier bilibine

Lorsque je fus rendu au château je remis à la reine, devant toute la cour assemblée, les trois griffes du dragon et l’épée de vérité. Sa Majesté me demanda ce que je désirais en récompense. Je lui répondis qu’il était dans la nature des choses que je refusasse les cadeaux et que, simplement, je ressortisse du tableau et retournasse dans la réalité qui était la mienne. La reine éclata de rire et toute la cour suivit son exemple.

- C’est la légende d’un dormeur éveillé que tu nous contes là, chevalier Arthur ! me répondit la reine. Il n’y a qu’une réalité ici et c’est la nôtre ! C'est comme si tu nous racontais que je est une autre !

Tu imagines bien, j’espère, mon cher Paul, combien fut grand mon désarroi. Heureusement pour moi l’épée de vérité se leva de la table où on l’avait posée. Elle se mit à flamboyer, à venir tourner autour de ma tête et je m’apprêtais déjà à rédiger mon autopsie quand l’objet magique s’immobilisa et me glissa à l’oreille :

- Tire-lui la tresse gauche !
- Euh ? Côté cour ou côté jardin ?
- Ia nié ponimaiou ? Je ne comprends pas ?
- La tresse gauche, c’est celle qui est à ma droite ?
- Oui, espèce d’idiot ! Tire-la vite !

Alors, sans craindre aucunement de commettre un crime de lèse-majesté, je m’approchai de la reine et lui tirai les cheveux comme on le faisait jadis dans les cours d’école et… je me retrouvai dans la salle de bal du Musée de l’Ermitage. Mais seul, désemparé et encore hanté de ces hérésies glorieuses : Gabrièle avait disparu et le paysage d’automne du tableau aussi : à sa place on voyait une fille dans la jungle. Elle tendait les bras devant elle comme pour sortir d’un labyrinthe, comme si elle était au fond de l’eau d’un aquarium et cherchait à briser la vitre en la poussant. Et, bien sûr, elle avait le visage de Gabrièle !

A l’accueil du musée j’ai été pris en charge par Mercy, Mary, Patty et Irina, les guides interprètes stagiaires. La dernière parlait un français impeccable. Elle m’a annoncé que Gabrièle en avait eu marre de m’attendre et que je la retrouverais au café Pouchkine pour y prendre un chocolat sur le coup de dix-sept heures.

Pour le tableau je n’avais pas à m’inquiéter. Les conservateurs de cette vénérable institution étaient au courant du phénomène. Ce mystérieux M. Piekielny l’avait peint avec des encres d’automne fabriquées par lui : une décoction de feuilles mortes, de couleurs changeantes, de matières mouvantes et il avait versé dans ses godets trois verres de vodka. Cela expliquait la nature mouvante et kaléidoscopique de la toile.

L’autre explication étant que depuis que je suis à Pétrograd qui est devenue Leningrad puis Saint-Pétersbourg, j’en bois moi aussi trois à l’apéro du midi et six au repas du soir, des verres de vodka.

Do svidania et Na zdorovié, cher Paul !


Pondu à l'Atelier d'écriture de Villejean le mardi 14 novembre 2017

à partir de la consigne des Impromptus littéraires du 13 novembre 2017

et d'une autre consigne gardée secrète pour l'instant

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