01 août 2022

99 dragons. 73, Turlututu chapeau pointu

un jour sans fin

Apercevant la bête en quête d'un rôti, le petit pâtre a fui le riant pâturage, abandonnant sa tâche et ses quinze brebis à la furie du monstre.

- Bêêê ! Bêêê ! Bêêê ! bêlent-elles. 

- C’est là charmant hôtel ! considère le dîneur verdâtre – il s’agit d’un dragon -. Le couvert est fameux, l'entrecôte saignante et le gîte agréable même si caillouteux. Je vais leur imposer ma dîme à ces bêtas !

Mais le maître des lieux, aussitôt prévenu, n'est pas de cet avis. 

- C'est fâcheux ! lâche-t-il et j'éprouve dégoût que ce drôle de gâte-sauce vienne bâfrer tout son soûl et devienne mon hôte sans qu'il ne lui en coûte et sans que je l'aie prié de venir assister au goûter ou même au déjeuner. 
 
Et bientôt Mathurin Labrême se hâte vers le château. Tout proprement vêtu, bien droit dans ses guêtres, il demande à paraître devant sa majesté. 

- Quelle est est votre requête, paysan opiniâtre ? l’interroge le roi. 
 
- Sire, envoyez vos reîtres pour occire le traître qui mâche mes brebis ! Ce bâtard qui revient pour la énième fois, ça laisse un arrière-goût de saloperie suprême par derrière le serre-tête !

Ce nouvel embêtement fâche pareillement le roi un peu voûté qui blêmit sur son trône. C’est qu’il y a là vraiment de quoi péter un câble ! Car cette drôlerie qui revient continûment, - c’est la soixante-treizième fois, quand même ! -, ce destin qui folâtre et se prend avant l’heure pour Bill Murray dans le film « Un jour sans fin », c’est de l’envoûtement, une disgrâce imméritée, un rabâchage de cruauté, du théâtre de l’absurde ! De la malhonnêteté, oui, même !

Qui donc a décrété une telle âpreté pour ces temps ? La vie n’est plus un combat, c’est une débâcle perpétuelle !

Sauf que, cette fois-ci, surgit de la tempête à briser tous les crânes un navire-hôpital inattendu, un trois-mâts barque dont le quartier maître se prénomme... Georgina ! Une sauveuse qui a du foie, qui a la foi, qui se sent responsable, pas coupable et porte une guêpière et des vêtements de guerrière qui lui vont à ravir.

2022-07-16 - Nikon 75

Elle est ni plus ni moins que la fille du roi, grande prêtresse de la religion nouvelle qui dispense dans son dos, traîtreusement, des patenôtres peu ragoûtantes qui visent à rebâtir un monde juste et fraternel mais mâtiné de menaces de bûcher pour les défraîchis du bulbe qui iraient à la pêche le jour de la fête-Dieu, sécheraient les vêpres ou ne se découvriraient pas devant l'évêque.

- Vous brûlerez en enfer, hérétiques, si vous n'idolâtrez pas Jésus! Les geôliers de Satan vous planteront leur fourche dans le côlon et vous n’aurez plus qu’à vous faire porter pâles après ce supplice !

- En attendant ce jour que j’espère tardif, Georgina ma câline, demande le roi, aurais-tu un moyen de nous débarrasser d'un fâcheux animal qui commet un grand gâchis dans notre économie ?

- Mon père, vous qui avez le charisme d'une huître et l'armée engourdie par l'absorption trop fréquente de gâche vendéenne et de brûle-gueule du Gâtinais, vous croyez me tendre une embûche ? Sans vouloir paraître crâneuse je puis vous dépêtrer de cette gêne qui est la vôtre mais je vous préviens que cela aura un coût.

- Lequel ? Quel intérêt trouverez vous à ce désenchevêtrement, ma jamais folle guêpe ?

- Si je vous débarrasse de ce bélître ce sera tout d'abord au prix du baptême chrétien pour toute votre population.

- J'y consens. Je trouve ça dégoûtant d'asperger des benêts avec de l'eau bénite mais ça fait soixante-douze fois qu'ils en pâtissent, ils commencent à connaître et ça vaut toujours mieux que votre extrême-onction aux îles essentielles !

- Huiles ! Ne blasphémez pas, ô mon père ! Écoutez ma deuxième requête. Après mon acte de bravoure je quitterai le château et mènerai une vie d'aventure à travers le monde.

Le roi fut fort embêté par ce deuxième projet de la têtue. Il adorait sa fille et ce serait un crève-coeur pour luide la voir disparaître. Il pâlit, maîtrisa une petite larme de papy gâteux mais comme il était un papa-gâteau, il accepta, saumâtre, ce lâchage et signifia à la traîtresse que son hôtellerie resterait toujours ouverte pour elle.

***

441e8fcae8227ff8ff802dadfaacdda0

On ne sait pas ce qui plut le plus au dragon dans le prêchi-prêcha de Georgina. Est-ce que ce fut l'idée d'effrayer les mômes pour de rire ? Est-ce que ce fut le concept de dîner-spectacle ? La reconquête de sa dignité par l'exercice d'une vraie tâche au sein d'une entreprise de spectacle où chacun à son tour aurait le rôle-titre ? La séduction réelle exercée par cette pimbêche hâbleuse dont les idéaux planaient à cent lieues au-dessus des pâquerettes ? Toujours est-il qu'il n'y eut pas crêpage de chignon, âpre combat ou enchevêtrements uccelliens.

L'enjôleuse emmena le dragon après l'avoir rebaptisé Turlututu, le clown au chapeau pointu, jusqu'au faîte de la gloire circassienne en compagnie de la tarasque flûtiste, du Phénix étêteur et de tant d'autres numéros effrayants, étranges ou comiques du fameux cirque Cornflakes.

***

Le lecteur avisé ne s'empêchera pas de poser la question qui, croit-il, tue: que donnait-elle pour le dîner à sa drôle de ménagerie ? Aux animaux remis en cage après la représentation, ce qu'on offrait en récompense, cette viande fraîche et goûteuse dont ils se régalaient, c'était de la côtelette d'enfants de bûcheron, du gîte de fils d’archevêque, du boudin d'âne bâté, de la macreuse d'hérétique. Cela avait un avant-goût de « Blade Runner » sans douleur. On ne bâtit pas une civilisation sans qu’il y ait, sur le bas-côté, des dégâts collatéraux. Faire disparaître au cours d'un dîner spectacle les futurs tyranneaux qui eussent sans cela bâillonné le monde, abêti les peuples, déchaîné leur violence pour toujours plus d'impôts et toujours plus de guerres, voilà qui moralement apparaîtra infâme voire moyenâgeux mais il ne convient pas de juger hâtivement nos ancêtres  : il y a toujours un bas qui file et un bât qui blesse. Quelquefois mi-carême rime avec carton-pâte ! Avale ce casse-croûte où choisis de jeûner, camarade chrétien que ce manquement au cinquième commandement fait tomber en pâmoison !*

***

Sainte-Georgina

Bien sûr il est curieux que Sainte-Georgina ait été quasiment oubliée dans l'historiographie chrétienne. Aucune icône qui la représentât - ce portrait-ci est de Su Laing, artiste contemporain·e -, aucun hôpital qui portât son nom, aucune hagiographie même bâclée d’un rêvasseur proustien ne survécurent à l'inconsolable fuite du temps qui délave tout et rend plâtreux même les Pont l’Évêque ! Son entreprise d'édification-évangélisation des foules après conversion des monstres en légendes du cirque est devenue œuvre de fantôme dont on n’entend plus guère les chaînes. Nul apôtre n'a chanté sa louange. Évidemment, la religion et les femmes, la religion et les gens du spectacle vivant ! Mais pourtant, si vous regardez bien les portails de certaines cathédrales, les détails sculptés de certains cloîtres, les gargouilles des églises ici et là, vous verrez qu'ils sont là, eux, pêle-mêle, les monstres terrifiants qui ont hanté les cauchemars des enfants et des rois et auxquels la foi de Georgina a transmis ni plus ni moins que... la grâce !

Posté par Joe Krapov à 20:17 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags :


20 mars 2022

VERTIGE : LA PASSERELLE DE LA GARE

Lorsque Marie-Annick B. et ses quatre frères venaient voir leur grand-mère, rue Albert Martin, derrière la gare, à Rennes, toute la famille commençait par s'extirper de la 2-chevaux familiale, mythique et bordélique, en un mot "famélique".

Le père, la mère et les enfants B. franchissaient les marches du perron, sonnaient, puis entraient. Un peu plus tard, tout le monde ressortait et s'en allait à pied faire un tour au Thabor. Pour s'y rendre, on empruntait la passerelle qui traversait au-dessus des ateliers SNCF et des voies de chemin de fer.

22 03 13 Passerelle de la gare (Louis Melou)
Photo de Louis Mélou empruntée ici

Au début, on ne voyait rien sur cette passerelle, deux murs faits de plaques de fibrociment, le sol goudronné sur lequel les enfants couraient ou tapaient du pied, pour faire résonner le bruit métallique de leurs pas. Au bout il y avait un coude et, à la nuit tombée, des exhibitionnistes, disait-on, y rôdaient. Mais avant d'atteindre le coude, quand Marie-Annick arrivait en courant, quand elle débouchait en pleine lumière , c'était le vertige : elle se retrouvait en plein ciel, dans la lueur vive du soleil au travers des grilles à barreaux verts. En dessous, des tas de mètres plus bas, il y avait les trains qui passaient. À cette époque-là, il y avait encore des locomotives à vapeur et, quand elle arrêtait sa course, pour mieux savourer son vertige, elle collait son nez sur le grillage, se prenait toute la fumée dans les narines et les escarbilles dans les yeux parfois. Et puis, il y avait cette odeur de gravier chaud qui montait d'entre les rails, en fait l'odeur d'amine des ateliers.

Le reste du parcours se faisait sans courir, à petits pas de funambule sur cette passerelle étroite, étroite comme un fil d'acier que le progrès a fini par couper.

Il paraît que je l'ai empruntée, moi aussi, cette passerelle. Mais moi, qui suis pourtant très sujet au vertige, je n'en ai gardé aucun souvenir. Les Rennaises, les Rennais se la rappellent peut-être encore. Peut-être pas. La vitesse à laquelle les lieux de notre vie disparaissent dans l'oubli a quelque chose de proprement vertigineux.


N.B. On peut la voir également ici : http://www.wiki-rennes.fr/La_passerelle_de_Quineleu

Posté par Joe Krapov à 08:00 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , ,

09 janvier 2022

ELLES SONT VENUES TAMBOUR BATTANT

2022 01 09 vipere-poing-1971-T-GLMdiv

Quand l’oncle d’Amérique a passé l’arme à gauche,
Au moment d’l’héritage,
Au moment du partage,
On a ressorti les trucs moches.
On a retourné les sacoches,
Vipère au poing – sacrée Folcoche ! - ,
On a vidé les lessiveuses,
On s’est traités d’ morveux, d’morveuses,
On a sorti le chien de sa chienne,
Fait pousser le chiendent d’la haine,
Evoqué les brouilles d’autrefois,
Mangé la vengeance en plat froid.

Les neveux ainsi que les nièces
Allaient bientôt se mettre en pièces
Et tout allait dégénérer
Quand le notaire a déclaré :

« Avant de lire le testament
Je vous propose un lavement ».

2022 01 09 Régiment de Tambours de machines à laver

Dès lors le 1er régiment
Des machines à laver les affronts, les tourments
Et la cinquième batterie des enzymes gloutons
Entreprirent de soigner les plaies des banderilles
Que l’on s’était planté·es à propos de Tonton

Elles sont venues tambour battant
Laver le linge sale en famille
Et c’est depuis ce temps
Qu’à Eylau le soleil brille
Et qu’on trouve austère Liszt lorsque Mozart est là

« Le testament dit qu’à Vérone
Votre oncle aima une matrone
Et qu’il y a si bien vécu
Qu’il lui lègue tous ses écus ».

Alors la famille apaisée
Jugea mais un peu tard qu’elle était bien baisée.

Chacun sortit de là complètement lessivé
Mais la nature, hélas, les fit récidiver :


Sous le balcon de tante Juliette
On alla pousser chansonnette

On se bouscula pour la place
De promu·e dans les bonnes grâces

2022 01 09 Polichinelle Mr_Punch_1890-800x800-1601997531

Et quand la tantine a mouru
Polichinelle est apparu ;
Il a gratté sa mandoline
Et chanté : « Une petite machine ? »

Dès lors le 1er régiment
Des machines à laver les affronts, les tourments
Et la huitième brigade d’Ariel Omo Ala
Entreprirent de soigner les plaies des banderilles
Que l’on s’était planté·es à propos de Tata.

Elles sont venues tambour battant
Laver le linge sale en famille
Et c’est depuis ce temps
Que par-dessus les rues de toute l’Italie
Sèche le linge au soleil et que c’est très joli.

2022 01 09 Burano

Posté par Joe Krapov à 13:16 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags :

24 juillet 2021

99 DRAGONS : exercices de style. 64, Citations latines

99 dragons 64 ia_0512_the-real-story-behind-st-george-and-the-dragon-final réduite- Si j’en crois votre curriculum vitae, balance le roi en regardant Georges de Lydda droit dans les yeux, vous êtes le nec plus ultra en matière de tronçonnage d’occiput ? Le primus inter pares des diplômés de dézingage de griffus ?

- Je suis en effet docteur honoris causa de l’Université de charcuterie de Lugdunum. Et j’ai toutes mes U.V. du cursus de boucherie artisanale du Colisée de Rome. Je débarrasse sur demande de tout objet de ressentiment, qu’il soit unique ou non.

- C’est très bien parce que, voyez-vous, nous autres, hic et nunc, on a un dragon sanguinaire à éliminer. J’imagine que votre prestation n’est pas gratis pro deo ? Ca nous coûtera combien, grosso modo ?

- Le montant est inscrit sur cette facture.

- Ah oui ! Quand même ! Ca fait cher du Deus ex machina, votre entreprise de dératisation ! La conversion de tout mon peuple à votre religion, ce n’est pas rien !

- Il est normal que chacun paie de sa personne. Vous êtes en guerre. Votre populace va avoir son lot de panem et de circenses : je leur offre un spectacle de cirque en vous tirant de la panade. Je vous débarrasse qui plus est d’une persona non grata et c’est moi qui prend tous les risques. Tel est le pretium doloris !

- La douloureuse est très précise, en effet !

- Si vous aviez eu une armée correcte commandée par un capitaine ad hoc, vous auriez pu le dégommer sans faire appel à moi, ce dragon !

- Ce n’est pas auprès de vous que je vais faire mon mea culpa. Voilà, je contresigne. Allez faire votre sale besogne. La bête est au pied des remparts Sud, extra muros, dans le champ du père Manganate.

***

99 dragons 64 st-george-and-the-dragon-louise-udovichLe dragon faisait bien, in extenso, dix-huit mètres de long. Il ressemblait à une fourmi géante et avait un beau chapeau sur la tête. Un insecte carnivore gigantesque qui bouffait brebis, agneaux, moutons, béliers et tous les animaux ejusdem farinae, id est nourris aux farines animales, y compris les vaches folles qui meuglent « Habemus papam !» quand elles voient s’élever la fumée blanche des locomotives qui peuplent leurs rêves emplis de civilisations futuristes.

Un insecte devenu obèse à force de boulotter, du genre qui tangue à chaque pas, qui fluctuat nec mergitur mais c’est tout juste, Auguste ! Un bestiau pas très longiligne, juché sur un vélo instable avec un maillot Festina lente, qui se hâte lentement vers le wagon–restaurant des rêves bovins précédemment évoqués.

Le vulgum pecus s’enfuit à la vue de ce monstre couillu car « duos habet et bene pendentes » et, de facto, comme a écrit le grand fabuliste Jacobus Chiracus dans son traité « Abracadabrantescus pschitt pschittum », « quand ça lui en touche une sans faire bouger l’autre », ça fait un bruit abominable qui fait se barrer sine die même les durs d’oreille. Et je ne vous parle pas de son odeur, un parfum sui generis qui dissuade tout un chacun de réclamer un référendum sur la nécessité ou non de jouer « Oedipus rex » au sauna.

Mais quid, ce jour ? Voici un homme plus blanc que blanc – Ecce homo ! – qui s’avance sans se pincer le nez en direction de Brutus – dans cette version le dragon s’appelle Brutus - , sans péter de trouille, une espèce d’inconscient qui semble ne pas connaître ni « memento mori », ni « vulnerant omnes ultima necat » (Souviens-toi que tu es mortel, que toutes les heures blessent et que la dernière tue !). Un gars qui a du courage dans son vademecum ?

Que vient dégoiser ici cette vox clamans in deserto ? Brutus écoute le fourbi urbi et orbi de ce mal dégourdi. O sancta simplicitas ! Qu’est-ce qu’il me veut donc, lou saint-Ravi de la crèche ?

- Vade retro, Satanas, ! Sursum corda ! (Casse-toi, pauv’con, ou j’te fais traverser la rue haut les cœurs !).

99 dragons 64saint-georges-combattant-le-dragon-originalStricto sensu, Brutus qui n’a pas fait latin 3e langue n’entrave que couic au baratin de cuisine du gonze mais il comprend bien l’esprit « asinus asinum fricat » de la diatribe.

- Je vais frotter cet âne et lui tirer les oreilles ! menace l’importun.

- Si vis pacem, para bellum ! Si tu cherches la castagne, dis-toi bien que je ne vais pas te foutre la paix !

- Je vais t’envoyer dans le sanctus sanctorum ! Qui bene amat, bene castigat !

- Et moi tu vas voir comme j’aime bien sortir de mes aragonds pour t’encoller une pastille !

Et puis, parce qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil (nihil novi sub sole), parce que bis repetita placent (vous vous êtes déjà envoyé soixante-trois fois le film mais une petite redif ne fait jamais de mal), parce que le lieu n’est pas ici du ne varietur mais qu’au contraire l’heure est celle du mutatis mutandis, (parce qu’on ne prône pas ici les valeurs de l’immuable mais au contraire le plaisir induit par le changement d’herbage qui réjouit les dévots), parce que Saint-Georges et le dragon n’ont visiblement pas le même modus vivendi (ils ont des avis divergents sur le tempo du concerto RV 315 de Vivaldi surtout quand c’est Nigel Kennedy qui mouline) arrive le moment tant attendu où l’action prime sur les mots.

2d34b88c633df5fd31b13cf5dcb3dc4e--st-geroge-san-jorgeLe légionnaire déloge manu militari le squatter de Libye : d’un méchant coup de lance dans le poitrail (il lui met son pilum dans le sternum comme on dit chez René Goscinnix) il l’envoie ad patres en étalant sa science des latines sentences par-dessus le silence de la bête crevée dont redouble d’un coup l’horrible pestilence.

- Veni, vidi, vici ! Vae victis ! In cauda venenum. Sic transit gloria mundi. Amen ! De profundis. (Je suis viendu, je t’a vu, j’t’a mis mon pied au cul, j’porte malheur aux vaincus, je suis comme un scorpion, j’ai du poison dans la queue et si Gloria Lasso a tué ses treize maris elle a fini un jour comme ça qu’elle a péri elle aussi. Mes propos ne sont pas très amènes mais ils ne manquent cependant pas de profondeur).

Puis, se tournant vers la populace :

- Et maintenant, amis, buvons ! (Nunc est bibendum, amici ! In vino veritas, Bonum vinum laetifiat cor homini ! Et vice-versa ! (La vérité est dans le vin, le bon vin réjouit le cœur de l’homme et lycée de Versailles : l’honnête homme a à cœur de boire du bon vin). Carpe diem et lapin noctem ! (Finis tes histoires en queue de poisson le jour et tu deviendras chaud lapin la nuit !).

Posté par Joe Krapov à 16:48 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags :

08 juin 2021

LETTRE OUVERTE A MICHEL-ÉDOUARD L.

Mon cher Michel-Edouard

Michel Houellebecq et moi-même te remercions des efforts que ton équipe et toi-même accomplissez pour que « le monde d’après soit identique à celui d’avant mais en pire ».

Je n’ai absolument rien à redire sur la succursale de ton enseigne où je me rends tous les lundis matins afin de remplir mon frigo et mes placards de victuailles qui nourriront nos estomacs pendant la semaine. Depuis bientôt vingt ans que j’habite à proximité d’icelle jamais rien de fâcheux ne m’est arrivé en ce lieu. Je mets de côté le fait que nous ayons dû patienter une heure avant de passer en caisse un certain lundi de mars 2020 mais c’était celui du début du confinement et nos contemporains étaient venus remplir leur caddie ® de papier hygiénique et de pâtes par kilos entiers en vue de tenir un siège… qui dure encore.

Aujourd’hui, cher Monsieur L., je suis allé, après mes courses alimentaires, faire un tour dans le magasin où tu vends des produits jugés non-essentiels par notre gouvernement. Je n’ai pas trouvé de livre, de disque, de CD ou de DVD qui m’intéressât au point de ressortir ma carte bleue. Ma maison est déjà bien pleine de ces objets culturels que j’ai achetés par le passé à la FNAC, chez Odyssée, chez OCD et même parfois ici, chez toi.

Je suis donc ressorti du magasin tel que j’y étais entré, avec mon panier de victuailles, mon petit sac à dos accroché aux épaules et ma casquette de golfeur qui n’a jamais touché à un club en soixante ans d’existence. Même pas à l’envers, la gapette, ce qui à priori, ne me fait ressembler en rien à un rappeur des cités sensibles.

Le croiras-tu, Michel-Edouard de mon cœur ? Le portique antivol de ta boutique n’a pas sonné ! C’est normal du reste. Citoyen respectueux des lois et de santé encore convenable, je ne promène pas encore de pacemaker intégré et je n’ai pas pour habitude de dérober illégalement des biens que je peux tout à fait payer de ma poche. Sans être millionnaire et même en étant retraité je gagne correctement ma vie et suis assez sage pour ne pas prendre le risque d’aller en prison, d’aller directement en prison sans passer par la case départ ni toucher frs 20.000.

210608 1529-53534

Mais il se trouve que derrière le portique il y avait ton agent, le vigile Longtarin. Il m’a gentiment intimé l’ordre de lui présenter pour la fouille le panier empli de fenouil, champignons, rillettes de thon, gaufrettes pralinées et crevettes emballées par ton poissonnier, Monsieur Ordralfabétix. J’ai aussi ouvert à sa demande mon sac à dos afin qu’il constate la présence à l’intérieur d’une boîte de cassoulet, d’un litre de lait et d’une bouteille de 33 cl de bière belge, une Corsendonk rousse pour ne pas la nommer, et surtout l’absence du disque de Rosemary Standley «Schubert in love» que je te recommande vivement bien que depuis avril, je ne l’aie jamais vu dans les bacs de ton étage à disques.

J’ai bien craint un instant que ton employé zélé ne cherche à vérifier si je n’avais pas caché un vinyle de Neil Young à l’intérieur de mon slip ! Un slip de sexygénaire est un endroit suffisamment vaste pour qu’on puisse y dissimuler un objet de 30 centimètres de diamètre, non ? Dieu merci, sa suspicion à mon égard n’est pas allée jusque-là !

Il m’a poliment remercié. Je n’ai pas ajouté un mot puisque je n’en avais pas prononcé un seul. Je lui avais déballé mes affaires dans un silence qui confinait à l’obéissance solidaire. J’avais pensé, tout au long de cette interpellation : « Je ne vais pas te chercher des crosses, camarade prolétaire ! On te fait faire un drôle de métier pour gagner ta vie mais je ne vais pas t’engueuler pour l’irrespect que tu me manifestes en me soupçonnant de malhonnêteté. Je comprends bien que c’est du pauvre Michel-Edouard qu’il s’agit. Il faut le protéger de la ruine dont le menacent les gangs de papys kleptomanes, de mamies chouraveuses, de ces septuagénaires pillard·e·s en bande organisée qui ne font rien qu’à l’embêter dans l’exercice de son petit commerce ».

J’ai refermé mon sac à dos, ramassé le petit panier qui me donne l’air d’un con comme dans la chanson « Marinette » de Georges Brassens et je suis rentré à la maison ranger tout cela dans le réfrigérateur et les placards idoines.

Et puis je me suis dit que les occasions de rire en faisant un bon mot sont assez rares et que ce petit incident méritait bien une lettre ouverte. Tu avoueras comme moi, mon cher Michel Edouard, que toi non plus, celle-là, tu ne l’as pas volée !

Ton pas bégueule ami et toujours client pour autant

Joe Krapov

Posté par Joe Krapov à 15:14 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
Tags : ,


09 mars 2021

L'ECHELLE DE JACOB. 4, Nicolas S., pas encore 75 ans, vacciné !

Tout le monde à la trouille !
Tout le monde tripatouille !

Alors quoi, Nicolas ?
Il ne te plaît donc pas,
Le royaume de Dieu
Où les anges sont heureux ?

Tu n’as pas ta place à sa droite ?
Tu es contre la mise en boîte ?

Tu ne veux pas monter à l’échelle ?
As-tu pensé à Pimprenelle ?

Aura-t-elle droit à son vaccin
Contre le virus assassin ?

Aura-t-elle droit à sa piqûre
Pour rester disciples d’Epicure ?

Et moi,
Est-ce par contagion
Que je me pique de religion
Et rejoue les airs du Trouvère
En cherchant Dieu sous les primevères ?

Pour ne pas être malhonnête,
Dois-je poser des talonnettes
A mes chaussures de rando
Ou prendre Bismuth pour pseudo ?

210227 285 006

Posté par Joe Krapov à 11:39 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,

L'ECHELLE DE JACOB. 5, Respirer l’air glacé en cherchant le chat sous les primevères

210227 285 001Sur l’échelle de Jacob, dans l’aquarium divin, pas d’anges ce matin. Juste un petit batracien, une mignonne petite grenouille qui a l’air d’annoncer qu’elle douille.

C’est qu’il a gelé cette nuit et sur le tableau de Bonnard c’est un petit soleil d’hiver qui dore la balustrade de pierre.

Notre sœur de miséricorde – nommons-la Isaure pour un temps - a ouvert la porte à son chat. Elle est rentrée pour préparer bon accueil à son locataire.

Ici, à mi-chemin de tout itinéraire, se dresse la maison du bon Dieu, l’auberge de l’Ange gardien.

L’hôtesse est comme l’infirmière qui te soigne, qui t’administre le réconfort et la présence, qui te rallume la lumière lorsque tu fais des cauchemars.

Souviens-toi toujours de ce lieu, de cette image d’un bon havre. Pense au film de Kaurismaki.

Souviens-toi de ce jour béni où, sans même le savoir, sans même le reconnaître, tu as rencontré Dieu.

Il était inutile de monter à l’échelle, il était inutile que tu remarques celles qui ornaient les bas de la belle

Dieu est venu sur tes genoux ronronner, t’apporter chaleur, douceur de foyer, nuit paisible. Ce matin, par ce froid glacial, il vient de sortir prendre l’air. C’est le chat sous les primevères.

Toi tu peux continuer ta route
Même si le monde et en déroute.

210227 Nikon 001

 N.B. L'Echelle de Jacob est une série de cinq textes produits en parallèle d'un atelier d'écriture en ligne auquel j'ai assisté, disons, en sous-marin... ;-)

Posté par Joe Krapov à 11:29 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

08 mars 2021

L'ECHELLE DE JACOB. 2, Le Tableau de Pierre Bonnard

210309 Bonnard - Femme à la louche

Qu’a dit le miroir à la dame ?

Que lui a-t-il donc dit pour que,
L’air un peu sombre,
Elle retourne dans l’ombre ?

Que la journée s’annonce belle ?
Que le soleil envahira toute la maison ?

Ou que les fleurs vont se fanant ?

Que nous n’aurons plus d’horizon
Après dix-huit heures ce soir ?

Posté par Joe Krapov à 17:04 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

L'ECHELLE DE JACOB. 3, Jacob Cohen

Les sœurs de la miséricorde
Habitent la maison où la nuit est tombée.

Tu étais à mi-chemin de ton voyage.
Elles t’ont vu venir,
Elles ont ouvert leurs portes.

Au milieu du séjour, une échelle de corde
A semblé t’inviter à monter jusqu’au ciel

Mais, Johnny, tu n’es pas un ange
Et Suzanne t’attend là-bas.

Une musique de flûte :
Un ours est descendu
Dire deux ou trois poèmes
Et la nuit te fut bonne

Le lendemain matin
Après le petit déj’
Elles t’ont mis dehors.

Tu as repris ta route
Comme un Canadien errant.



Posté par Joe Krapov à 16:29 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

L'ECHELLE DE JACOB. 4, Ce qui ne manque pas de sel

- La mer

- Revoir la mer

- Photographier les rochers roses de l’île Renote où l’on est revenu pour au moins moi la centième fois.

- Voire Isaure Chassériau au réveil, casaque rose, toque de lumière, peinte par Bonnard et trouver ça bonnard !

- Réentendre une cassette de de groupe disparu, « Les Araignées malades ».

- Se souvenir que la musique de « Bonne nuit les petits » a pour titre « Que je ne suis-je la fougère ? ».


- Ce chat indifférent qui nous snobe chez notre hôtesse, se pourrait-il que dieu s’y loge ? Cela expliquerait, car dieu est mélophobe, que le bestiau n’aime pas trop entendre mon harmonica !

- Se demander, puisque Nicolas S. qui n’a pas encore 75 ans vient de se faire vacciner contre le Coronavirus, si sa sœur Pimprenelle a obtenu elle aussi une dérogation et comment.

Le Chat dans la vitrine (réduit)

- La pâte de curry et le lait de coco qui assaisonnent les crevettes aux tomates cerises qu’on accompagne de nouilles chinoises.

- Jouer, au jeu d’échecs, la défense hollandaise sans penser un instant aux tulipes, aux moulins ou à Vermeer de Delft ; juste à poster un cavalier indélogeable sur E4.

- Recevoir l’image d’une échelle plantée verticalement au milieu du désert et la visualiser comme s’il s’agissait d’un tableau de René Magritte ou de Giorgio de Chirico.

- Revoir cette vitrine où sont rangés les verres et se rappeler qu’on l’a autrefois dessinée.

- Hériter d’une mission bibliophilique qui consiste à chercher pour les offrir à son gendre des livres de Brian Jacques.

- Echanger par mail avec un libraire parisien très aimable à propos d’une commande non livrée. Apprendre qu’il a déplacé la pochette contenant ce périodique ancien dans un endroit où son collègue ne risquait pas de le trouver.

 

Posté par Joe Krapov à 15:14 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,