04 décembre 2017

UNE BONNE NOUVELLE

Lakévio 87 118102237

La marquise sortit à cinq heures. Il n’y avait que quelques pas à faire pour aller de sa villégiature au bureau de poste au centre du village. Elle les fit d’autant plus volontiers qu’il avait fait chaud toute la journée et qu’un peu de fraîcheur arrivait seulement maintenant par l’Ouest.

Elle donna le numéro parisien. La télégraphiste demanda l’inter et elle alla s’enfermer dans une cabine. Ce fut James qui répondit.

- Passez-moi mon mari, James, je vous prie !

Au lieu de le faire, le majordome partit s’empêtrer dans des explications confuses selon lesquelles un des chevaux de l’écurie n’allait pas bien «et même plus si affinités». On ne comprenait jamais rien de ce qu’il racontait, celui-là. En plus il avait un accent Ch’ti à couper au couteau à Maroilles.

- Je vous serais bien obligée d’appeler mon mari pour qu’il vînt au bout du fil.

En fait elle eut Martin, le cocher, qui renchérit sur le laïus chevalin.

- Mais qu’est-ce que vous m’embêtez avec vos histoires d’écurie et de début d’incendie ? Occupez-vous de cela avec Monsieur le marquis. Moi je suis partie depuis quinze jours à Deauville où je suis toujours, je ne puis régenter cette affaire à distance, vous en conviendrez ? Passez-moi mon mari ou si c’est impossible, passez-moi Pascal ou Lucas !

Ce fut Lucas. Il alla droit au but, sans les circonvolutions des autres. Apprenant la nouvelle de sa ruine, monsieur le marquis s’était suicidé. Une balle dans la tête. Dans sa chute il avait entraîné le chandelier. Tout son bureau avait pris feu. L’incendie s’était propagé à tout le château. Jusqu’aux écuries où sa jument avait péri.

- Bon, j’aime mieux ça, répondit la marquise. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Je rentre illico.

Mais avant de retourner faire ses bagages elle demanda à la téléphoniste de lui appeler un autre numéro, celui de son notaire.

- Maître Trigono ? Madame la Marquise de Castellflorite-Ventura. Je devais vous rappeler ces jours-ci, vous vous souvenez ?

- Tout à fait ! Tout à fait, chère marquise !

- Vous avez le renseignement ?

- Oui ! Tout va très bien, madame la marquise ! Il n’a pas annulé l’assurance-vie !

 

Ecrit pour l'Atelier de Lakévio n° 87 d'après cette consigne.

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29 novembre 2017

CAUSERIE LÉGUMIÈRE

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Un jour, on ne sait plus trop quand, il y a eu, dans l’histoire de la peinture, un type qui a voulu faire son petit effet et qui a décidé de partir en éclaireur dans une voie jamais encore explorée. Jusque-là chaque peintre avait l’excellent projet d’édifier les foules en lui présentant, au sein de grands bâtiments appelés «églises», l’explication en images de scènes et de personnages de l’Histoire sainte.

La Sainte Vierge était vêtue de soierie bleue ; le Christ, bien que natif du Moyen-Orient où le soleil ne manque pourtant pas, avait tout à fait la tête pâlichonne de Jean-Paul Rouve, l’acteur qui joue le rôle du photographe dans le film «Le sens de la fête». Le gars ne peut dominer son appétit immodéré pour les petits fours du mariage et la belle-mère qui s’encanaille. Je parle de Jean-Paul Rouve, pas du Christ.

Notre peintre novateur n’était sans doute pas hostile à cette école picturale ancienne au sein de laquelle on ne craignait pas de représenter des scènes d’une violence effroyable. On voit ainsi sur un tableau du Caravage une nommée Judith user du tranchant d’une épée pour éliminer un nommé Holopherne en lui entamant largement la gorge. Le sang gicle, l’homme a les yeux exorbités et sur d’autres tableaux consacrés à ce sujet on voit même la tête du gars posée sur un plateau et arborée fièrement par la décapiteuse en chef.

Le harcèlement n’était pas dans le même camp à l’époque ! Ou alors, si c’était du féminisme, il ne s’embarrassait pas de mots ou de gestes inutiles. «Le sexe, c’est tout dans la tête» ? On coupe !

Lakévio 86 Catherine Rey 118042300 réduite

Notre peintre novateur a choisi ce jour-là d’inventer la nature morte. Il est allé dans son jardin, il a cueilli ce légume à la saveur douceâtre qu’on appelle carotte, il a composé un bouquet de treize carottes, a choisi l’exposition à la lumière et a peint la Cène. Pardon, j’ai fait une faute : « cène » ne s’écrit pas CENE mais «scène» SCENE.

Je ne sais pas pourquoi il a fait ça. Peut-être n’avait-il plus que de l’orange et du vert sur sa palette ? Peut-être que si, au fond, qu’il en avait marre de toute cette cruauté humaine envers les animaux, les hommes, les femmes, les légumes, la planète et Holopherne ?

Toujours est-il que depuis ce jour la peinture profane (de radis ?) et la nature morte ont proliféré. Des peintres belges ont portraituré des messieurs à chapeau melon au visage caché par une pomme et des pipes qui n’en sont pas. Des peintres espagnols ont peint des vues du bordel de la rue d’Avignon à Barcelone avant que les indépendantistes catalans n’y installent le leur en réclamant leur indépendance et dame Catherine Rey a peint des carottes.

Lors de notre prochaine causerie, j’évoquerai pour vous la naissance du navet au cinéma.

 

Ecrit pour l'Atelier de Lakévio n° 86 d'après cette consigne

 

04 juillet 2017

ON NE POURRA PAS DIRE QUE JE NE L'AI PAS PREVENUE !

Lakévio 65 Nadia Isakova 116160522

- Hé ! Ho ! Isadora Duncan !
- ???
- Arrête de faire l'andouille avec ton écharpe en la balançant au dehors par la fenêtre ouverte ! C'est dangereux ! Tu ne sais pas lire ? E pericoloso sporgersi ! Do not lean out of the window ! Nicht hinauslehnen ! Ne pas s'épancher au dehors !


Ecrit pour le jeu de Lakevio n° 65 à partir du tableau de Nadia Isakova

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24 mars 2017

CHOISIE ENTRE TOUTES. Chapitre 1, SEPT TEMPS DE REFLEXIONS.

« La station Anatole France, ils l’ont creusée si profonde, à cause de la rivière Ille qui coule pas loin, - ce n’est donc pas sans retour ! – qu’on imaginerait bien une baleine passer là-dessous. On ne serait dès lors qu’une petite balle bleue flottant sur son jet d’eau !

Il y a de petites étoiles sur le quai de la station Charles de Gaulle. Pour évoquer le képi du général ? Ou le métro parisien ? Moi, ce que je voudrais, c’est devenir une grande star, pas une petite étoile filante ! Montrer que j’ai les plus belles jambes du monde !

La station Triangle n’est pas très profonde. Mais la bouche d’aération a dû disparaître dans celui des Bermudes. Je ne l’ai pas trouvée.

Il y en a bien une sur la place Hoche mais c’est celle du parking souterrain. Sentir les hydrocarbures, non merci. Je préfère le Channel. Je veux dire le Chanel n° 5.

Pareil pour la station Poterie. Elle est aérienne et située au milieu d’un rond-point ! Tourner en rond à Rennes, je ne fais que ça depuis dix-neuf ans. Tourner c’est sur un plateau ! « Moteur », pas « moteurs » !

A la station Sainte-Anne toutes les lignes de la déco sont de traviole. Et maintenant A et B vont s’y croiser. Moi ce que je veux savoir c’est comment épouser un milliardaire, pas comment faire la manche sans voir le bout du tunnel avec un punk à chiens. Et pis… pareil qu’Anatole France profonde.


A Villejean-Université j’ai cru que ça ferait l’affaire. Il y a là, pour servir de puits de lumière à la station, un parquet de vitres vertes en verre dépoli. L’été, lorsqu’on est sur le quai et qu’on lève le nez on voit les pieds des gens au-dessus. Rien n’interdit à un président de passage d’imaginer, sous des robes bouffantes comme celle que je porte aujourd’hui la joyeuse parade des dessous affriolants, la pêche aux trésors du septième ciel, le petit nid d’amour de la nouvelle Eve… Ensuite, quand la ville dort, le prince et la danseuse deviennent les rois de la piste, car le démon s’éveille la nuit… »

Lakévio 52 Sally Storch


- Hey Maryline ! Pourquoi une valise pour aller en boîte ?

- Je ne viens pas danser, les filles. Je suis venue vous dire que je m’en vais !


- Ho ? Où ça ?


- A Paris. Là-bas il y en a, des bouches d’aération. Je veux leur montrer que j’ai les plus belles jambes du monde !


- Tu nous écriras, quand même ?


- Ben oui, évidemment. Vous savez que j'adore ça, écrire. Et puis si ça rate, je reviendrai bosser au Banana Club !


- Ben salut alors, Maryline !

Elles échangent des bises et la graphomane en bleu s’éloigne de l’arrêt de bus en direction de la gare avec sa valisette à la main.

- Celle-là, confie Gina à Judy, elle a toujours fait du cinéma !

- Si elle veut montrer ses jambes, elle n’a qu’à faire comme nous et porter un short ! Toutes les filles s‘habillent comme ça aujourd’hui ! Quelle idée vintage de se faire soulever ses jupes par le passage d’un métro !


- Pourquoi pas par une locomotive à vapeur ?!


- On l’appellerait alors une évaporée !


Elles éclatent de rire.


- Allez, tant pis pour elle, on y va ! Arrivée d’air chaud, Maryline !


Elles rient de plus belle en montant dans leur voiture pour aller danser au Loup-Garou, la discothèque de Chavagne.

Ne manquez pas de lire le chapitre 2 de notre grande success story :
« Choisie entre toutes».

Il s’intitule « Montparnasse, bienvenue ! ».


Ecrit pour le jeu n° 52 de Lakévio à partir du tableau de Sally Storch 

14 mars 2017

CONFUSION DES VOYELLES INITIALES CHEZ L’IMPATIENT ÂGÉ

Lakévio 51 Chris-Aggs -Echo & Narcissus 114596876
Chris Aggs - Echo & Narcissus

- Que nous dit en ce jour
Cacochyme, l’ingambe vieillard ?

- Jonquille ! Jonquille ! Jonquille !
Comme tout un chacun j’onquille les années,
J’éccumule les berges,
J’émasse les printemps,
Je vois réglissonner le rouleau de mes zans !

Une fois dans l’année, quand iclôt la fleur jaune,
Un vent de renouveau onvahit mon logis.

J’ivre grand la fenêtre
A ces couleurs nouvelles,
A ces oudeurs douceâtres.

Il fait un temps à faire « égité du bocal »,
Un temps à ressortir tous les tours de son sac,
Un temps à pétiller de malice nouvelle
Dans la soie jaune du tapis au pied des arbres
Ou devant ce ciel de promesses ;

Un temps à pétiller plus haut que son QI,
Fût-il bien cuit ou jaune écru !

Ah ! Quel bouleau, partout !
Que de taches m’attendent,
Iblouissantes aux yeux !

Il va falloir retondre
Il va falloir itendre
Le linge sur la corde :
La nature a reçu, cadeau de renaissance,
- Fort aimable coutume ! -
Un bien joli costume.
Ôu, Dieux, quelle ilégance !

Il va falloir semer l’émour autour de soi,
La pétulance, le pétunia,
La coquecigrue, le coquelicot,
La gentillesse, la gentiane,
La joie simple et la jacinthe.

Il faudra badiner, jardiner,
Lutiner, lupiner,
Crocusser la vie à pleines dents,
Casser la graine avec Marjolaine,
Affeuiller Marguerite,
Vivre d’amour, d’eau fraîche,
D’ouxygène et de plaisir,
De bon grain et d’ovresse
Dans tout ce beau de l’air !

Et je me sens d’haimeur
A cueillir l’idelweiss
Et fleurir d’ommortelles
Mon rebord de fenêtre !

Il fait un temps à se sentir
Dans la fleur de son êge !

Pistil, ce sentiment,
Durer jusque toujours ! »

- Puisses-tu dire vrai, fort imable vieillard !

- ???

- Zut ! J'ai chopé son effection !

Ecrit pour l'atelier 51 de Lakévio d'après le tableau
de Chris Aggs - Echo and Narcissus

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07 mars 2017

FOLIES MURALES

Si j'écris "acrobate" dessus, est-ce que ça lui fait les pieds, au mur ?

Si j'y lis tant de fautes d'orthographe, est-ce de sa faute, au mur ?

Pour passer de Berlin la sinistre à la Grèce fantaisiste d'Offenbach, grand mur, mue donc !

Aucun de nos murmures jamais ne franchira le mur du son !

Défense d’uriner, défense d’afficher ! Ce n’est plus un mur, c’est un éléphant !

Que serais-je sans toit ? demandait Aragon. Sans porte et sans fenêtres vous seriez, murs, s’il pleuvait, une jolie piscine !

Le mur me pose toujours, à moi, la même question qu’un carnaval : un confetto, des confetti, des confettis ? Un graffito, des graffiti, des graffitis ?

Tous ces mots sur les murs : l’imbécile écrit sur la ville genre « je vous salis, ma rue » ;
Moi j’écris sur la ville mais c’est dans mon cahier genre « je vous rends belle, ma Rennes ».

- Docteur, s’inquiète le mur, j’ai de vilaines plaques sur le ventre…
- C’est pas graff, répond le docteur très af-Léo-fairé. Avec le temps, va, tout s’en va !

C’est comme l’homme politique. C’est pas graff ciment. C’est son job, mon pauvre ! Faut juste pas croire aux pro-messe ni aux contre-vérité.

Dans le mur du théâtre classique Bertolt a ouvert la Brecht de la distanciation.

Construire un mur entre les Etats-Unis et le Mexique, ça coûte combien de briques ?

- Le prisonnier qui fait le mur s’en éloigne très vite alors que nous qui faisons notre boulot nous y retournons tous les jours. Le lundi au soleil, c’est une chose qu’on n’aura jamais.
- Une seule solution, devenez maçon ! Ca n’est jamais au même endroit !
- Ou alors allez en prison, allez directement en prison. Ne passez pas par la case « départ ». Ne touchez pas frs 20 000 ni la petite cuillère pour creuser.

- Pourquoi le poète serait-il inspiré par cette image ? Qu’est-ce qui le stimulerait ici au point de pondre des vers bien à soi ?
- C’est que le bombyx du mur y est.

- On introduit l’anglais dans la langue française parce que les mots sont plus courts !
- Ah oui, monsieur Pink Floyd ? "Wall" est plus court que "mur" ?

Sauf accident, les murs d’enceinte ne mettent jamais bas.

Quand on pose la première pierre de la maison du maréchal et que c’est juste un tas de bois, c’est qu’on on ne fait pas dans le solide. Ceci n’est pas qu’une La-palissade, comme aurait dit Magritte.

Celui qui va droit dans le mur, qu’il ne s’étonne pas de prendre un par-paing dans la gueule !

En Chine, c’est duraille d’escalader la grande muraille. Il faut faire preuve de bravitude mais là je ne déraille plus, je raille !

Ecrit pour l'Atelier n° 50 de Lakévio à partir de cette image

Lakévio 50 114526659

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