11 juin 2018

LE GENRE DE GARS AVEC LESQUELS IL FAUT COMPOSER, PARFOIS, J’TE JURE !

Lakévio 111 Harold Harvey - Lettre à Elise

Ma chère Elise

J’ai tellement tapé comme un sourd sur mon piano toute cette journée que je n’ai plus aucune énergie pour ce qui est de te proposer la bagatelle.

Elle est en la mineur, elle n’a pas de numéro d’opus et c’est la 59e de mes œuvres sans numéro. Woo ! Il y a de quoi perdre le Nord, n’est-il pas, si les œuvres sans numéro en ont quand même un !

J’aurais bien aimé que tu la lises, que tu la déchiffres, la joues, l’apprécies et que tu m’offres en remerciement une bise.

Mais le début pour toi n’est pas assez balèze aussi vais-je l’offrir à Thérèse.

Je ne pense pas que l’Histoire retiendra cette oeuvrette !

Ludwig Van B., peintre naïf.
 



Ecrit pour le jeu de Lakévio n° 111 à partir de cette consigne.

Posté par Joe Krapov à 05:59 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
Tags : , ,


14 mai 2018

SI JE PEUX METTRE MON GRAIN DE SELLE…

Lakévio 107 Balade à bicyclette Viktor Tsvetkov 1965

Bien sûr que ça pourrait être eux ! Mais ça pourrait aussi bien être Yves et Paulette, à cause de la chanson de Pierre Barouh à laquelle tout le monde va penser, «A bicyclette».

Et ça pourrait aussi bien être d’autres qu’eux ! Alors ne donnons pas de prénoms. Disons que ce sont deux correspondants, une petite Française en séjour linguistique et un épais Allemand, pas très élégant, des lunettes de taupe, même pas de chaussettes dans ses godasses, ou alors une chaussette sans élastique partie voir le talon d’Achille.

Le garçon gentil mais pas séduisant, tu vois, genre le binoclard de la classe, premier en tout sauf en gym, celui pour qui une balade à vélo se prépare la veille si pas l’avant-veille. Pourtant il n’y a pas loin du centre de Münich au château de Nymphenburg, on ne risque quand même pas de crever sur le pavé de la Marienplatz.

Et, bien sûr, parce que c’est un porte-poisse, ce gars-là, ça arrive. Et il est le seul à avoir emmené des outils et une chambre à air de rechange, le seul à savoir démonter une roue, à savoir resserrer ce vélo sans ailettes. Tous les autres filent devant et il ne lui reste, à la Française, qu’à aguicher les piétons de son âge pendant que «Achtung bicyclette Pompe à vélo» opère à l'avant.

A croire que son truc, à Miraud-ro, c’est le vélo ! Pas vrai, Marcel ? Et la nymphette du bourg en visite dans la capitale bavaroise de penser à l’autre sketch où l’on parle de compétences dans le domaine de la pédale et où l’on conseille de surveiller son guidon. Elle ne comprend pas tout mais elle devine que ça doit être drôle.

Cinquante-trois ans ont passé. Moi non plus je ne sais pas ce qu’ils sont devenus, ces deux-là. Elle, c’est certain, elle l’a oublié, cet Allemand-là, ce Kamerad de fahrrad plus insipide que Brad. Elle a gagné trop de tours de Miss France avec son joli minois et sa taille fine de Saint-Gervais et Saint-Gervien hanter ton Rhin. La championne se fiche des voitures-balais !

Mais lui, le porteur de bidons de la petite Française, le mécano dans la voiture de l’assistance technique, ça ne m’étonnerait pas qu’il soit doté maintenant d’une Gretchen aussi boulotte qu’Yvette Horner. Et que cette dame joue de l’accordéon à l’Oktoberfest !

Ca ne m’étonnerait pas qu’il ait suivi sa voie de serviteur de petite reine. Qu’il ait inventé les ailettes pour roues de vélo, histoire d’alléger sa sacoche à outils. Ou le vélo à assistance électrique. Voire même qu’il ait fait fortune avec ce truc improbable qu’on voit dans toutes les rues de Münich : le couvre-selle de vélo imperméable autant que publicitaire !

Il vaut quand même mieux rouler carrosse que pédaler dans la choucroute, non ? 

180504 Nikon 004 180504 Nikon 026 180504 Nikon 029

Ecrit pour le jeu n° 107 de Lakévio d'après cette consigne


N.B. Pour voir ma collection de selles münichoises, c'est ci-dessous !

Posté par Joe Krapov à 10:59 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

15 avril 2018

LA COMMUNICATION

Mon Amour
Je me souviens avec bonheur de ce temps-là
Où l’on prenait tant de photos en noir et blanc,
De l’air sérieux que j’arborais en t’attendant,
Ganté de beurre frais comme tout prétendant,
Des cinémas et des théâtres où nous allions…

Pour devenir ton roi de cœur combien n’ai-je pas dépensé ?
Et quelle fougue aussi j’avais la nuit venue !
Quel galant n’ai-je pas été !
Souvent dans ce fauteuil finissaient nos ébats.
Nous en sortions heureux, silencieux, repus
Et nous nous endormions dans la nuit de Paris
Pleins des promesses et des folies de la jeunesse !

Lakévio 103 Fauteuil

- Allô ? Maman ? Comment tu vas ?

- Je n’en peux plus de ce silence, de cette apathie, de ces rébus, de ces bouts de papier illisibles qu’il laisse traîner partout ! Tu te rends compte qu’il écrit aussi la nuit, dans le noir pour soi-disant ne pas me déranger pendant mon sommeil, comme si je n’entendais pas le bruit de son crayon sur le papier !

- Maman…

- Et maintenant, comment je fais, moi ? Alzheimer, aphasique, artiste à l’Ouest, il a toujours cumulé ! Et voilà qu’il se met à tout retourner et à constituer des énigmes en 3D ! Ce n’est plus une maison que j’ai, c’est un musée d’art moderne plein d’installations bizarroïdes. Heureusement qu’elles sont temporaires !

- Maman !

-On me l’avait bien dit que la vieillesse serait un naufrage mais je suis désolée, je n’ai que quatre-vingt-quatre ans ! Je ne suis pas encore allée en Chine, je ne veux pas abandonner la marche nordique, l’art floral, le club d’œnologie ni les voyages et excursions de mon association pour passer mon temps à ranger les gants, les jeux de cartes et les photos que ton vieux débris de père laisse traîner partout !

- Maman…

- Je ne suis pas payée pour vivre avec un sphinx !

- Maman ! Tu devrais voir un psy !


Ecrit pour le jeu de Lakévio n° 103 d'après cette consigne

Posté par Joe Krapov à 20:07 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
Tags :

09 avril 2018

L’AMOUR EST UNE BOULE DE LOTO

Lakévio 102 Karin Jurick

C’était époustouflant de le constater mais Aurélien et Bérénice étaient bien une illustration vivante du mot «complémentaire».

On peut en juger ici sur ce tableau où ils sont portraiturés de face par Karin Jurick. Et ce même si le cadrage est particulièrement loupé. Parfois l’opérateur est victime de tremblote.

Il se dégage de ses mains de tortionnaire à elle une impression de drame ancien, de tristesse profonde et l’on ne serait pas étonné d’apprendre qu’elle a passé quelques années, plus jeune, à servir dans une armée révolutionnaire sud-américaine ou à purger une peine dans un pénitencier. Voire les deux.

La peine s’est arrêtée quand elle l’a rencontré. Lui respirait la joie de vivre du chanteur de cha cha cha, la légèreté de l’élégant en mocassins. Il oeuvrait au sein de l’orchestre dans les casinos de la Riviera. Il profitait de la baignade dans la piscine des hôtels à Monaco, Cannes ou Jersey et se mêlait aux magnifiques à la Gatsby en faisant comme s’il était des leurs. Il n’était qu’un parasite de ce monde-là, un musicien dont seul le costume était blanc, mais il eût été aberrant de se pourrir la vie avec des concepts crypto-marxistes de lutte des classes ou de révolution prolétarienne. Surtout quand le fait d’arborer un sourire et de balancer des rythmes cubains rapportait autant.

Lakévio 102 Carpe diem mon lapinIl avait perdu la tête pour elle. Elle avait perdu la tête pour lui. Si l’amour est une boule de loto, ils avaient coché les numéros de la grille ensemble et à l’aveugle. Sans se prendre le chou, ils étaient devenus adeptes du «Carpe diem, mon lapin !» si cher aux statues de l’île de Pâques. Qui vivra verra ! Tant que l’on pourra, on en profitera !

Cela dure depuis trois décennies et ils ne s’en lassent pas. En astrologie, il y a des mystères. Lui est natif d’un signe d’air, elle d’un signe de terre. Est-ce lui qui la rafraîchit de son tourbillon de paroles, est-ce elle qui le retient en lui ôtant l’envie de s’envoler volage ?

Il y a d’autres couples dans lesquels l’eau n’éteint pas le feu et où les flammes n’ont pas pour effet l’évaporation du liquide.

Carpe diem, mon lapin ! Ne faites pas ces yeux en billes de loto : certaines et certains parfois tirent le bon numéro. Oui, c’est vrai, c’est une question de chance.

 
Ecrit pour le jeu n° 102 de Lakévio

d'après cette consigne


 

 

25 mars 2018

LES TROIS SOLEILS DE RUDISLY

Lakévio 101 Nicolas Ordinet 119154034

Sur la planète Rudisly, il y a trois soleils. C’est pourquoi un Terrien par exemple ne comprendrait rien aux ombres que l’on voit sur cette photo. Dans le système planétaire de la Terre il n’y a qu’un seul soleil qui joue à cache-cache derrière des Trénets de nuages avec un satellite de la Terre nommé Lune.

Les femmes de Rudisly ont les lèvres blanches. Elles sont faciles à soulever parce qu’elles pèsent le poids d’une plume. On est obligés de les lester avec des chaussures à hauts talons aimantés. Le sol de Rudisly est entièrement métallique.

Elles sont faciles à soulever ! Encore une phrase qui va beaucoup plaire sur Centralma ! Sur la planète Centralma la congrégation des H-tagueuses a pris le pouvoir. Là-bas on ne plaisante plus avec la séduction.


Ce tableau est signé Nicolas Ordinet

C’est pour cela qu’on voit plein de Centralmiens sur Rudisly. On les reconnaît à leurs jambes flageolantes, à leurs pantalons flous et à leur costume traditionnel, le Kost ar ch’ravat dans lequel ils sont engoncés.

Il est très difficile de séduire une Rudislyenne, surtout quand on est un Centralmien. Malgré les trois soleils les Rudislyennes sont d’une froideur de statue, d’une dignité de déesse, d’une aridité quasi-Bergmanienne. Jamais leur esprit ne s’échauffe, jamais elles ne manifestent passion ou emportement. Mais c’est justement pour cela qu’on vient les voir. On n’a pas dans l’idée de les séduire mais de se faire séduire voire conquérir par elle.

C’est ce qu’on vient chercher dans cet univers-là. On trouve les Rudislyennes dans les galeries marchandes où elles font semblant de s’intéresser aux livres de l’e-bookinerie du Centre ou aux vitrines de chaussures à semelles aimantées. Mais en vrai elles attendent le client.

Il suffit de s’approcher d’elles et de demander « Puis-je vous offrir un café et cinq cents crédits ? » pour qu’elles lèvent le regard vers vous, et sans ciller, ouvrent leur sac à main en tendant leur menotte. Clic clac, c’est simple comme un coup de téléphone. Une fois transférés les crédits, vous êtes pris. Elles vous emmènent tranquillement à l’astroport de Champlibre.
Vous vous asseyez avec elle au bar, commandez un cocktail R2D3 du B-Ring ou un cappuccino d’Alpha du centaure pour vous et un café pour elle. Vous jouissez tranquillement des jeux de lumières des trois soleils sur la salle de décollage et sur le paysage extérieur en laissant monter la fièvre à l’intérieur de vous. Lorsque sa tasse est vide la Rudislyenne vous demande dans quel plan de réalité vous voulez sauter. « Celui du haut ou celui du bas ? ».

Une fois que vous avez répondu elle se lève, vous prend la main bien fermement et elle ôte ses chaussures. Puis vous passez par la fenêtre.

On n’imagine pas la force que possèdent ces femmes. Elles peuvent soulever jusqu’à cinq-cents kilos d'une seule main sans une seule marque d’effort. Pour la suite, je ne vous fais pas la retape, vous avez lu comme moi le dépliant publicitaire. Les paysages que vous traversez avec elle sont de toute beauté : ce sont des reconstitutions d’après photos de lieux idylliques de la planète Terre aux XIXe et XXe siècle. Le meilleur moment de cette balade romantique et silencieuse est cependant celui où elle vous transperce le cœur avec la pointe de son drapeau. Ca vous glace le sang d’un seul coup d’un seul mais après... quel bonheur ! Si vous avez choisi le paysage du bas, vous revenez en marchant sur l’eau. Si vous êtes dans celui du haut vous voletez au-dessus de la forêt en compagnie d’oiseaux de toutes les couleurs.

Quand vous vous retrouvez à Champlibre, la belle remet ses chaussures et vous demande : « Alors ? Heureux ? ». Personne n’a jamais répondu autre chose que : « Oh que oui ! ».

Quand ils réintègrent Centralma ces messieurs troquent le kost ar ch’ravat pour la chemise blanche à col ouvert vendue par les e-magasins de Bernard-Henri Lévite. Quand ils croisent une H-tagueuse ils se remémorent leur Rudislyenne et ils murmurent tout bas : « Merci à toi, chère impératrice Catherine II-9 d’avoir inventé cette planète magique !». Un autre avenir commence pour eux.

Et après la vie continue, « un peu plus souriante aujourd’hui qu’hier et bien moins que demain » comme disent les habitants de l’Optimistan.

Ecrit pour le jeu n° 101 de Lakévio d'après cette consigne

Posté par Joe Krapov à 22:03 - - Commentaires [17] - Permalien [#]
Tags :


19 mars 2018

CENT POUR SANS...

L’atelier d’écriture est un club sado-masochiste dans lequel l’animateur se prend pour  le divin marquis. Aujourd’hui Lakévio nous propose, à nous les hommes, un coup de sang ou une montée de sève à l’approche du printemps. Mais ce n’est peut-être pas la peine de nous exciter sur cette photo : rien ne dit que ces jolies fesses rebondies appartiennent à une dame ! Le mot travesti existe aussi et il a tendance à refroidir mes ardeurs. Aussi me limiterai-je à poser une vieille devinette de mon cru : « Tu vois le cul si tu l’ôtes. Qu’ est-ce ? ».

Lakévio 100 119141814_o

La solution en faisant glisser la souris
avec le clic gauche enfoncé ici après : la culotte !

 

Ecrit pour le jeu n° 100 de Lakévio d'après cette consigne

Posté par Joe Krapov à 04:58 - - Commentaires [21] - Permalien [#]
Tags :

22 février 2018

LE CABINET DES LETTRES. Chapitre 2

Lakévio 96 cabinet des lettres 2

Résumé du chapitre précédent : Florent Fouillemerde a pris en filature dans le métro un individu qui l'a mené devant le 36 de l'avenue de Wagram à Paris. Il y est entré à sa suite. Tandis que le détective privé feignait de monter l'escalier, l'homme a déposé une enveloppe dans la boîte aux lettres de Mlle Aude Rimbaud puis est ressorti. Florent est redescendu.

- Mince alors ! Voilà qui est étrange ! pense Florent Fouillemerde en constatant qu’il n’y a pas de clenche à la porte d’entrée de l’immeuble. Sans doute y a-t-il une gâche sur le côté pour ouvrir la porte ?

Un examen approfondi du mur de chaque côté du portail lui prouve que non. Par contre…

- Merde ! C’est quoi ce bordel ? C’est la première fois que je vois ça ! Un digicode pour sortir !

la concierge dans l'escalier

Allons bon ! Enfermé dans un immeuble parisien, avenue de Wagram, après avoir suivi à la demande d’une dame la piste d’un quidam qui suait le mystère au kilogramme ! Il n’y a pas, il va falloir qu’il aille sonner à une porte pour demander à quelqu’un de le libérer. Evidemment, il n’y a pas de loge de concierge et donc pas non plus de pancarte disant que « la bignole est dans l’escalier ».

Alors il faut monter, mon gars ! Cet immeuble cossu, bien qu’il soit situé dans le 8e arrondissement de Paris, a un aspect surprenant. L’escalier est étroit, la rampe branlante, les marches craquent et le peu de lumière des couloirs vient de fenêtres sur la cour situées dans le coude que le colimaçon effectue entre deux étages. Les couleurs des murs et des portes sont aussi fadasses que possible et on est surpris de ne pas trouver « des WC su’ l’ palier » comme dans la chanson « Germaine » de Renaud Séchan.

Il s’arrête au premier. Pas de nom sur la porte gris bleu, juste une sonnette sur laquelle il appuie. Un son de carillon à deux notes résonne dans l’appartement. Mais, exactement comme dans Venise la rouge pas un panneau ne bouge ! Pas rentré du boulot, le locataire, ou pas revenue des courses, la bergère. A moins que ce ne soit l’inverse. Chez lui aussi c’est Isabelle qui bosse en régulier et lui qui fait les courses entre deux filatures. Les détectives privés ont un horaire plus souple que celui des bibliothécaires à qui on promet comme une gâterie exceptionnelle maintenant de pouvoir-devoir travailler le dimanche.

Bon, ben, c’est pas le tout ça, mais deuxième porte. Bzz bzz bzz ! Les abeilles ! Là il faut laisser le doigt appuyé pour que bourdonne un grésillement fort désagréable. Ca devrait réveiller Madame Michu qui fait sa sieste entre sa télé et ses bengalis en cage. Mais non. On n’entend aucun poste de télévision chez la mère à Titi, la sonnette résonne dans le vide et on est chez monsieur Philippe Verlaine, c’est écrit sur la sonnette, suffit de lever le doigt pour le voir.

Bon, ben, c’est pas le tout ça, mais deuxième étage. Est-ce que c’est bien correct, pour le bien de l’enquête, d’alerter Mlle Aude Rimbaud ? C’est quand même dans la boîte à lettres de cette dame que le gus a déposé un courrier louche. Faire savoir à une des protagonistes d’une embrouille qu’un flic privé surveille ce qui peut bien être un trafic illégal ne serait pas très finaud. Alors il commence par la deuxième porte. Gwenola Sand et Hervé Balzac. Il n’y a donc pas que des célibataires par ici ?

Bon, ben, c’est pas le tout ça, mais troisième étage. Il n’y a pas plus de pékins au deuxième que d’imbéciles, en Chine, à regarder la lune de sang un jour de finale de coupe du monde de foot.
En parlant de sang, celui de Florent commence à se glacer dans ses veines. Le meilleur moment de l’amour est dans la montée de l’escalier, mais allez savoir pourquoi, plus il monte et plus ce décor des années cinquante lui fout les jetons. Difficile d’atteindre le septième ciel ici : il n’y a que trois étages.

Noémie Bonaparte. Un bon apparte, au troisième droite sans ascenseur ? Allons donc ! S’il vous plaît, M’ââme Bérézina, ouvrez-moi, j’ai froid dans le dos ! On dirait que ça se corse, mon p’tit gars ! Pourvu que ça ne dure pas ! A force de tirer la sonnette on va te percevoir comme plus lépreux que les murs.

Bon, ben, c’est pas le tout ça mais après le dernier crochet silencieux au troisième gauche – Viviane Hugo -, c’est le gars Florent qui est sonné. Cahot technique dès le premier jour sur cette enquête !

17 heures 30. Y’a personne ? Vraiment personne ? Deuxième tentative de tirage des sonnettes.

18 heures. Ils font tous des heures sup’ ou quoi, ici ? Et est-ce qu’il faut mettre un s à sup ? Non, l’apostrophe suffit. Ah les brav’ con’ qui s’emmerdent à apprendre que le pluriel de « cheval » est « chevaux » ! Et les instit’ qui cherchent des pou’ dans la tête aux mioche’ !

18 heures 30. Pas la peine d’espérer sortir par les toits, le détective est sujet au vertige.

18 h 45. Tout compte fait, cet immeuble, c’est vraiment une ambiance lendemain de rafle du Vel’ d’hiv’. Ah tiens ? On peut mettre des apostrophes et que ça reste au singulier ? C’est singulier ! C’est comme d’avoir donné le prix Nobel à… qui déjà ? Fleur Pellerin ?

19 heures. Pas la peine d’appeler Isabelle, il ne peut lui donner la combinaison du digicode pour qu’elle entre. Et en plus elle est de longue soirée à la bibli.

19 heures 05. D’après les boîtes aux lettres, le locataire du premier s’appelle Arnaud Demusset. Ca lui dit vaguement quelque chose à Florent, tous ces blases, mais quoi ?

19 heures 10. En désespoir de cause, il va examiner le digicode. Rien d’autre que les chiffres et lettres usuels. Il ne va tout de même pas devoir taper sur la porte à coups de poings pour appeler les passants au-dehors ? Ni se farcir toutes les combinaisons possibles ? Eh ben si, il essaie, en commençant par le début. 0000A.

On croit rêver ! La porte s’ouvre ! Il est libre !

Lakévio 96

Anne-Françoise Couloumy


Ecrit pour le jeu n° 96 de Lakévio d'après cette consigne

Posté par Joe Krapov à 12:31 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , ,

04 décembre 2017

UNE BONNE NOUVELLE

Lakévio 87 118102237

La marquise sortit à cinq heures. Il n’y avait que quelques pas à faire pour aller de sa villégiature au bureau de poste au centre du village. Elle les fit d’autant plus volontiers qu’il avait fait chaud toute la journée et qu’un peu de fraîcheur arrivait seulement maintenant par l’Ouest.

Elle donna le numéro parisien. La télégraphiste demanda l’inter et elle alla s’enfermer dans une cabine. Ce fut James qui répondit.

- Passez-moi mon mari, James, je vous prie !

Au lieu de le faire, le majordome partit s’empêtrer dans des explications confuses selon lesquelles un des chevaux de l’écurie n’allait pas bien «et même plus si affinités». On ne comprenait jamais rien de ce qu’il racontait, celui-là. En plus il avait un accent Ch’ti à couper au couteau à Maroilles.

- Je vous serais bien obligée d’appeler mon mari pour qu’il vînt au bout du fil.

En fait elle eut Martin, le cocher, qui renchérit sur le laïus chevalin.

- Mais qu’est-ce que vous m’embêtez avec vos histoires d’écurie et de début d’incendie ? Occupez-vous de cela avec Monsieur le marquis. Moi je suis partie depuis quinze jours à Deauville où je suis toujours, je ne puis régenter cette affaire à distance, vous en conviendrez ? Passez-moi mon mari ou si c’est impossible, passez-moi Pascal ou Lucas !

Ce fut Lucas. Il alla droit au but, sans les circonvolutions des autres. Apprenant la nouvelle de sa ruine, monsieur le marquis s’était suicidé. Une balle dans la tête. Dans sa chute il avait entraîné le chandelier. Tout son bureau avait pris feu. L’incendie s’était propagé à tout le château. Jusqu’aux écuries où sa jument avait péri.

- Bon, j’aime mieux ça, répondit la marquise. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Je rentre illico.

Mais avant de retourner faire ses bagages elle demanda à la téléphoniste de lui appeler un autre numéro, celui de son notaire.

- Maître Trigono ? Madame la Marquise de Castellflorite-Ventura. Je devais vous rappeler ces jours-ci, vous vous souvenez ?

- Tout à fait ! Tout à fait, chère marquise !

- Vous avez le renseignement ?

- Oui ! Tout va très bien, madame la marquise ! Il n’a pas annulé l’assurance-vie !

 

Ecrit pour l'Atelier de Lakévio n° 87 d'après cette consigne.

Posté par Joe Krapov à 17:54 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
Tags :

29 novembre 2017

CAUSERIE LÉGUMIÈRE

caravage01judith

Un jour, on ne sait plus trop quand, il y a eu, dans l’histoire de la peinture, un type qui a voulu faire son petit effet et qui a décidé de partir en éclaireur dans une voie jamais encore explorée. Jusque-là chaque peintre avait l’excellent projet d’édifier les foules en lui présentant, au sein de grands bâtiments appelés «églises», l’explication en images de scènes et de personnages de l’Histoire sainte.

La Sainte Vierge était vêtue de soierie bleue ; le Christ, bien que natif du Moyen-Orient où le soleil ne manque pourtant pas, avait tout à fait la tête pâlichonne de Jean-Paul Rouve, l’acteur qui joue le rôle du photographe dans le film «Le sens de la fête». Le gars ne peut dominer son appétit immodéré pour les petits fours du mariage et la belle-mère qui s’encanaille. Je parle de Jean-Paul Rouve, pas du Christ.

Notre peintre novateur n’était sans doute pas hostile à cette école picturale ancienne au sein de laquelle on ne craignait pas de représenter des scènes d’une violence effroyable. On voit ainsi sur un tableau du Caravage une nommée Judith user du tranchant d’une épée pour éliminer un nommé Holopherne en lui entamant largement la gorge. Le sang gicle, l’homme a les yeux exorbités et sur d’autres tableaux consacrés à ce sujet on voit même la tête du gars posée sur un plateau et arborée fièrement par la décapiteuse en chef.

Le harcèlement n’était pas dans le même camp à l’époque ! Ou alors, si c’était du féminisme, il ne s’embarrassait pas de mots ou de gestes inutiles. «Le sexe, c’est tout dans la tête» ? On coupe !

Lakévio 86 Catherine Rey 118042300 réduite

Notre peintre novateur a choisi ce jour-là d’inventer la nature morte. Il est allé dans son jardin, il a cueilli ce légume à la saveur douceâtre qu’on appelle carotte, il a composé un bouquet de treize carottes, a choisi l’exposition à la lumière et a peint la Cène. Pardon, j’ai fait une faute : « cène » ne s’écrit pas CENE mais «scène» SCENE.

Je ne sais pas pourquoi il a fait ça. Peut-être n’avait-il plus que de l’orange et du vert sur sa palette ? Peut-être que si, au fond, qu’il en avait marre de toute cette cruauté humaine envers les animaux, les hommes, les femmes, les légumes, la planète et Holopherne ?

Toujours est-il que depuis ce jour la peinture profane (de radis ?) et la nature morte ont proliféré. Des peintres belges ont portraituré des messieurs à chapeau melon au visage caché par une pomme et des pipes qui n’en sont pas. Des peintres espagnols ont peint des vues du bordel de la rue d’Avignon à Barcelone avant que les indépendantistes catalans n’y installent le leur en réclamant leur indépendance et dame Catherine Rey a peint des carottes.

Lors de notre prochaine causerie, j’évoquerai pour vous la naissance du navet au cinéma.

 

Ecrit pour l'Atelier de Lakévio n° 86 d'après cette consigne

 

04 juillet 2017

ON NE POURRA PAS DIRE QUE JE NE L'AI PAS PREVENUE !

Lakévio 65 Nadia Isakova 116160522

- Hé ! Ho ! Isadora Duncan !
- ???
- Arrête de faire l'andouille avec ton écharpe en la balançant au dehors par la fenêtre ouverte ! C'est dangereux ! Tu ne sais pas lire ? E pericoloso sporgersi ! Do not lean out of the window ! Nicht hinauslehnen ! Ne pas s'épancher au dehors !


Ecrit pour le jeu de Lakevio n° 65 à partir du tableau de Nadia Isakova

Posté par Joe Krapov à 11:16 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags :