Bosmans s’était souvenu qu’un mot, «La Madeleine», revenait dans la conversation. Au début il avait cru qu’il s’agissait d’une personne. Il avait pensé à une paysanne parce que cet article défini devant un prénom, ça faisait très campagnard. Une chanson du groupe Les Charlots en témoignait : «Quand La Marie est jalouse, je chante le blues» ainsi que d’autres, pas plus finaudes, de Ricet Barrier.

Mathurin Méheut - A l'ombre des platanes

Ce pouvait être aussi une fille de mauvaise vie, une tapineuse ou une perle de boxon qui aurait rendu fou d’amour et de désir plus d’un des militaires ou marins en rade de sexe à Toulon, comme ceux, par exemple, qu’il voyait attablés en terrasse, la clope au bec, l’ennui porté en bandoulière, les képis étalés sur les tables voisines de la leur. Ou alors une fille au caractère tranché, une maîtresse-femme, une pouliche indomptable. Une féministe avant l'heure, tout droit sortie d’une chanson de Jacques Brel. «La Mathilde est revenue !». Mais «Maudite Madeleine» ça ne le faisait pas du tout.

Aussi quand il avait osé demander à Martine Hayward qui était cette Madeleine dont on parlait tant, celle-ci avait éclaté de rire.

- La Madeleine, c’est une ville du Nord. Explique-lui, Guy !

Ils étaient quatre dans ce café à profiter du beau soleil et de l’ambiance méridionale, à lézarder derrière la balustrade verte. Guy Vincent sirotait un Campari, Martine Hayward un Martini, Michel de Gama une bière et lui un Perrier rondelle.

- Je suis de là-haut, dit Guy. Ma famille résidait près de Lille et mon meilleur ami de l’époque où j’étais étudiant habitait La Madeleine. C’est un peu la banlieue chic. Il s’appelait Réné-Marco Heriford et on écoutait plein de musique chez lui. Un bel appartement bourgeois, au rez-de-chaussée. Pour y aller il suffisait de longer la voie du tramway et on arrivait, en haut de la pente, au carrefour de l’avenue de la République avec la rue du Docteur Kurzenne. Mais je n’ai pas grand-chose à dire sur ces années-là, sinon qu’elles sont loin et que je n’ai pas envie d’y retourner.

- C’est vrai, commenta Michel de Gama, qu’après mai 68, il y a eu juin 69 !

- Ce qui veut dire ? interrogea Martine, s’attendant à voir sortir une allusion à l’année érotique de Serge Gainsbourg, mais cela ne se produisit pas.

- Ça veut dire que la tension est retombée, que tout est rentré plus ou moins dans l’ordre. Un autre ordre.

- Il en faut un minimum, non ? demanda Martine.

- C’est vrai, admit Guy. Et vous, vous faites quoi dans la vie, Monsieur Bosmans ?

- Je vends des lettres.

- Des lettres d’écrivains ? D’hommes politiques ?

- Non, des lettres décoratives. De l’immense et de l’inattendu. Je suis architecte-décoratrice… pardon, architexte-décorateur d’extérieur. Depuis que j’ai décoré le Ciné-Manivel à Redon, ma carrière a décollé. Je pose des enseignes surréalistes partout où on me le demande.

- Intéressant, conclurent les deux compagnons de Martine en retrempant les lèvres dans leur apéritif.

Tout cela n’était que pieux mensonges. Bosmans, quand il les aurait quittés, irait replonger le nez dans son ordinateur à la recherche d’inspiration. Il interrogerait Pagesblanches.fr pour savoir s'il existait des gens nommés Proust à La Madeleine (Nord). S’il y en avait, et même s’il n’y en avait pas, il leur inventerait alors, pour son journal, le Défi du samedi, une existence exceptionnellement drôle.

Tout cela n’était que mascarade. D’ailleurs Bosmans ne s’appelait pas Bosmans et n’était même pas de sexe masculin. Elle s’appelait Isaure Chassériau et n’aimait rien tant que voler des confidences aux gens et leur képi blanc aux militaires flapis des terrasses de Toulon.

2021 11 21 Isaure légionnaire


Pondu à l'Atelier d'écriture de Villejean le mardi 19 novembre 2021

d'après la consigne 2122-09 ci-dessous.