02 juin 2021

WODKA, NIE WODA !

AEV 2021-33 Jean-Paul Deûle

Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes, paraît-il, ni de naître dans un pays où le plus sympathique des trous de verdure où coule une rivière s’appelle le canal de la Deûle.

Avec une partie de la famille originaire de Hasnon (prononcer «Ah non» comme dans «Ah non, alors !») j’aurais pu protester et réclamer une installation plus poétique sur les bords de la Scarpe, de la Lys ou de l’Escaut tout proches. Mais je n’avais pas voix ni voie d’eau au chapitre.

Alors quand ma vie a suivi son cours et que j’ai pu naviguer de mes propres ailes ou plutôt de mes propres rames, j’ai fait comme tout le monde et je suis monté à Paris voir si la Seine coulait encore sous le pont Mirabeau. Elle y était bien mais si j’en crois le Jeu des mille euros elle aurait dû s’appeler l’Yonne. Et pour ce qui est des gens du Nord je crois qu’il faut dire qu’on descend à Paris.

Evidemment, lorsque vous habitez la capitale et que vous avez vingt ans vous vous en fichez de la Seine. Les seuls ponts qui vous intéressent sont ceux du mois de mai. Les moustiques du Maroni, même s'ils ont depuis émigré jusqu’au Rheu, vous font aussi peu d’effet que les bateaux-mouches qui zonzonnent au pied de la tour Eiffel.

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Même Georges Perec qui fut plus longtemps parisien que moi n’était jamais monté à bord de ces pièges à touristes. Mais puisqu’il est question de liquide aujourd’hui, j’admets que j’ai le crachat facile. N’ai-je pas succombé pour ma part, par amour du dérisoire, à la croisière sur la Meuse célébrée autrefois par le «Clair de Lune à Maubeuge» de Pierre Perrin ?

Et le summum du paradisiaque n’est-il pas encore à mes yeux le parcours en vaporetto de la plus belle avenue du monde, le Grand canal à Venise ? Mais, c’est vrai, ce n’est pas un cours d’eau, juste une voie de passage dans une cité lacustre, ça ne compte pas. Et puis maintenant avec Air Biènbi, les paquebots de croisière géants et le tourisme de masse, je ne suis pas loin de penser avec Charles Aznavour et Françoise Dorin que c’est triste, Venise.

AEV 2021-33 JK jpa jpi jojo à TenceBien sûr, dans la photothèque familiale, il y a bon nombre de rivières dans lesquelles pêchaient le père et le grand-père, dans lesquelles baignaient les enfants. Sur la photo de Tence, dans la Loire, mon frère, mon oncle et moi faisions flotter des petits bateaux ou pêchions à la casserole de tout petits alevins, bien sûr non comestibles : il est bien connu que quand l’alevin est tiré il ne faut pas le boire.

Sont-ce dans les gorges de la Dordogne qu’était situé le pont de fer près de Messeix ou Bourg-Lastic? La famille se posait là l’après-midi, on se baignait dans la rivière avec le cousin instituteur, sa femme et ses enfants. S’il y a bien quelque chose de typique dans le monde de «Bienvenue chez les Ch’tis» c’est cet amour de la vie en tribu. Si on a trouvé un coin à champignons, on y emmène tous mes copains. Si on a dégoté un endroit plus joli que le canal de la Deûle – un plan pas trop difficile à réaliser en fait -, on y installe toute sa famille ! Ce camping de Cabasse, sur les bords de l’Issole, il en aura vu défiler, des gens du Nord ! Et même de Bretagne ! Je rêve encore de ce petit vin de Provence, du domaine de Campdumy, propriété de la famille Gavoty dont le patriarche, Bernard, était un critique musical renommé. Les routes parcourues à vélo, le lac de Carcès, la côte d’Entrecasteaux, le petit soleil de ce 1er juin et le silence environnant mon jardinet - shrubbery chez Sacré Graal ! - m’y ramènent en esprit.

09 Sablé - Pénichette sur la Sarthe avec l'église en fond (vue depuis l'écluse) 1992 03 08 (4 de 4)Et puis après de mon côté commence le grand recueil photographique de l «Apologie des villes d’eaux». Reprendrez-vous de mes délicieux «Morceaux de Sablé en vrac entremêlés de quelques aperçus de Solesmes» ? De mes «Dix sonnets à la gloire de Bruges» ? Aux petits bonheurs de la Sarthe j’ai dédié quelques poèmes, des aquarelles et des tonnes de diapositives. Sur la capitainerie du port de Sablé-sur-Sarthe j’ai immortalisé des dizaines de pénichettes, des barques à Solesmes ou à Morannes, capté des brumes, des reflets et même vu la glace en couvrir la surface d’une pellicule blanche.

Las ! J’aimais tant la rivière qu’elle a débordé de reconnaissance à mon égard et s’est invitée dans notre maison. Ca s’appelle une inondation et ça n’a pas vraiment plu à mon épouse ni à mes enfants. Nous avons quitté la rue du Petit port et depuis nous n’habitons plus qu’un 1er ou deuxième étage à bonne distance des rivières environnantes.

Bien sûr, au fil de nos voyages, sans être allés jusqu’aux rives du Maroni, nous avons vu l’Arno sous le ponte vecchio, Florence en 2002 à la place d’Amsterdam, écartée pour cause d’hôtels pleins à cause d’une grande exposition Van Gogh.

J’ai connu la Seine à Rouen, la Garonne à Toulouse, l’Isar à Munich, l’Aulne au bout du canal de Nantes à Brest, l’Odet à Quimper, la Loire et ses châteaux, le Loir à La Flèche, le Léguer à Lannion, la Dordogne à Brantôme, Le Rhône et la Saône à Lyon, la Moldau (Vltva) à Prague dans un camping avec feu de camp à deux mètres de notre tente avec force buveurs de bière à rôts sonores (les Tchèques ne viennent jamais sans provisions).

Il en manque plein, bien sûr, de ceux qui servent aux mots croisés, l’Ob et l’Ienisseï, l’Aa de Petit Fort-Philippe. De ceux qui sont plein d’esses et regorgent de pets comme le Mississippi. De ceux dont l’environnement a fait littérature, du «Don paisible» au bas-pays de la plaine du Pô cher au Don Camillo de Giovanni Guareschi dont je me régale en ce moment.

Mais je devrais m’arrêter-là dans mon lyrisme. Je n’ai pas vraiment de quoi tirer fierté de ce périple, de ces randonnées, de ces pédalées, de ces séjours dont je suis revenu sans trous rouges au côté droit mais où je me serai aM(e)usé beaucoup plus que Rimbaud.

Parce que voyez-vous, quitter le canal de la Deûle pour venir se poser au bord de la … Vilaine, je ne vois pas vraiment où est le bénéfice !

En plus il y a en Bretagne autant sinon plus d’alcooliques que dans les Hauts de France. Qu’est-ce qu’ils ont tous ces gens à ne pas aimer l’eau ?

Je lève quand même mon verre à leur santé. Si, si, c’est de l’eau. De l’eau-de-vie !


Pondu à l'Atelier d'écriture de Villejean le 1er juin 2021

à partir de la consigne AEV 2021-33 ci-dessous


CONSIGNE D'ÉCRITURE 2021-33 DU 1er JUIN 2021 A L'ATELIER DE VILLEJEAN

Au bord du Maroni

 

Nous sommes au bord d’un fleuve ou d’une rivière. Ecrivez ce que vous voyez, entendez, pensez et ce dont vous vous souvenez.

Ecrivez sur votre perception des fleuves et des rivières en évoquant (ou imaginant une fiction à partir de) vos souvenirs de résidence, voyage, balade, navigation, baignade, pêche, noyade, sauvetage au bord de l'eau courante.

Consigne tirée du livre "Le Goût des mots" d'Odile Pimet. - Matoury : Ibis rouge éditions, 2004 (P. 75)

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Posté par Joe Krapov à 13:32 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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