23 septembre 2020

LE SALE GOSSE A ENCORE DÉSOBÉI !

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Longtemps je me suis privé du bonheur de farfouiller dans les boîtes de photos que ma grand-mère puis ma mère avait conservées dans le buffet, celui du couloir du 73 de la rue C.Q. qui avait déménagé avec elles dans la rue des Bleuets et s’était retrouvé, là-bas, dans le séjour au sol à damiers et à la tapisserie mauve. Il y en avait aussi, des photos, des albums et des cartes postales, dans la vitrine aux mignonnettes et aux poupées, elle aussi ramenée du 73 mais repositionnée rue des Bleuets dans le vestibule de l’entrée, à gauche.

A vrai dire, le mot bonheur est un peu excessif ici et quand on parle de photographie, les lieux de stockage n’ont pas d’importance ; cependant il faut bien, à un moment donné, qu’un archiviste vienne mettre de l’ordre et de l’information dans ce paquet de temps arrêté sur des petits carrés de papier glacé, aux bords dentelés, entourés de grandes marges blanches ou pas, un bloc de temps figé dans du sépia pour les plus anciennes, du noir et blanc pour la plupart et, quand il y a des couleurs, ce sont celles des photos prises au Polaroïd ou avec un Instamatic Kodak de qualité moyenne, certains tirages de format carré d’après des négatifs 4x4 ou 6x6 ayant même été agrémentés d’une photo bonus, cadeau fait à l’acheteur pour ne pas gâcher le papier qui se commercialisait au format rectangulaire de 8,9 x 12,7 centimètres.

Bien sûr, de par ma profession, ce rôle d’archiviste était taillé sur mesure pour moi, je n’ai pas rechigné à l’accepter, bien qu’on ne me demandât pas de le tenir et, à chaque fois que je le pouvais, j’interrogeais ma mère pour qu’elle cherchât dans sa très bonne mémoire qui étaient ces hommes et ces femmes immortalisés le jour de leur mariage ou posant dans un studio de photographe professionnel devant des décors peints ou des corbeilles de fleurs, ce qu’étaient devenues ces jeunes filles du groupe de danse, ces jeunes communiants, les gens qui se trouvaient avec la famille aux bains de mers à Bray-Dunes ou dans le camping de Berck-Plage et ces personnages sortis d’un roman de Modiano sur l’esplanade du Trocadéro à Paris avec la tour Eiffel en arrière-plan.

Je m’empressais de noter au dos des photos et au crayon de bois des prénoms et des noms et je peste aujourd’hui contre le manque de méthode, de sérieux, de volonté familiale de transmettre une histoire mise au propre de ces mêlages de clans : aucune de ces photos n’est datée, aucun négatif n’a été conservé, il n’y a pas de pochette du photographe et pas plus de récit de voyage pour ce qui est de ces albums dans lesquels on voit le métro de Moscou, le croiseur Aurore à Saint-Pétersbourg ou plutôt, vu la date supposée antérieure à 1989, Léningrad, on ne saura jamais rien de cette jeune interprète longiligne dont je me souviens juste qu’elle se prénommait Irina et avait accompagné mes grands-parents lors de leur séjour à Sotchi sur les bords de la mer Noire.

J’en viens à croire, et c’est une sensation qui m’emmène à la limite de la paranoïa, que mon grand-père a peut-être été, réellement, un espion du K.G.B. et que, si ces photos étaient restées muettes, enfouies, comme cachées au monde, c’est que toutes ces réminiscences de vie politique, syndicale et familiale étaient volontairement vouées à une nuit salvatrice. Procéder à leur publication demande peut-être de la hardiesse ou de l’inconscience ? Du plus profond des enveloppes dans lesquelles j’ai mis ces photos après les avoir rassemblées et classées par branche de la famille, par lieu, par période, toutes ces personnes semblent me rappeler à l’ordre :

« Ne nous oublie pas mais oublie-nous quand même ! N’écris pas sur nous ! Nous étions des gens simples, nos vies ne furent pas drôles, nous n’avions pas beaucoup d’argent mais nous avons veillé à ce que ton enfance soit heureuse malgré ton asthme ; tu n’as pas connu comme nous la cruauté de ces époques de la guerre et de son après, tu as reçu en suffisance des nourritures terrestres et intellectuelles qui t’ont permis d’avoir un métier correct, te voilà grand maintenant, tu trouves ton bonheur dans la musique, l’écriture et la photographie alors… laisse-nous en paix ! Publie tes aquarelles de Venise ou tes « Elucubrations d’un poète » sur internet si tu veux mais laisse dormir nos photos ; les publier relèverait de l’exhibitionnisme à peu de frais, nous avons droit au repos et au silence, prétendre le contraire relèverait de la cruauté. Et ne crois pas t’en tirer, pour contourner notre demande, avec cette phrase de Brassens extraite d’une chanson que tu n’as même pas mise dans ta guitare : énoncer que « les morts sont tous des braves types » ça sous-entendrait que nous ne l’étions pas, non ? Allez ! Pose ton stylo, sale gosse ! Ca fait une heure que tu joues à parodier Proust en faisant de trop longues phrases et le temps imparti aux écrivant·e·s de ton atelier d’écriture est écoulé ! ».

Vacances à Bray-Dunes 1955 02 réduite

Pondu à l'Atelier d'écriture de Villejean le 22 septembre 2020

d'après la consigne ci-dessous
 

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CONSIGNE D'ÉCRITURE 2021-02 DU 22 SEPTEMBRE 2020 A L'ATELIER DE VILLEJEAN

Les 100 mots de Proust et les phrases de Fabcaro


Voici une liste de cent mots qui se rapportent à Marcel Proust. Il vous est demandé d’en inclure un certain nombre dans un texte dont les verbes seront à l’imparfait ou au présent et où les phrases auront une longueur certaine, à l’exemple des deux phrases ci-dessous extraites de « Broadway » de Fabrice Caro

AEV 2021-02 Consigne 100 mots de Proust

Albertine - Amour - Argent - Art - Asthme - Automobile - Bains de mer - Baiser - Beauté féminine - Bicyclette - Bouc émissaire - Bœuf mode - Cabourg-Balbec - Céleste Albaret - Chambre - Champs-Élysées - Charlus - Clan - Clemenceau (Georges) - Combray - Compassion - Contrat masochiste - Corps - Cruauté - Culpabilité - Demoiselles du téléphone - Domestiques - Dostoïevski (Fiodor) - Drame du coucher - Dreyfus (affaire) - Duel - Église - Enfance - Exhibitionnisme - Faire catleya - Faubourg Saint-Germain - Féminité - Fétichisme - Figaro (Le) - Flaubert - Fleurs - Francité - Galanterie - Goûter - Guermantes (les) - Guerre de 1914-1918 - Hardiesse - Homme-femme - Homosexualité - Impression - Impressionnisme - Incorporation - Instruments d’optique - Ivresse - Ironie - Jalousie - Je - Jean Santeuil - Jeunes filles - Langage - Léonie (tante) - Libertinage - Lieux - Lois humaines - Madeleine (Petite) - Maison de passe - Mal - Médecine - Mémoire - Mensonge - Mère - Métaphore - Moyen Âge - Musique - Noms - Nourritures - Nouvelle revue française - Nuit - Odorat - Paperoles - Paris - Pastiches - Peintres italiens - Personnages - Philosophie - Photographie - Phrase - Plaisir - Plaisirs et les Jours (Les) - Politique - Prix Goncourt - Publication - Réminiscence - Rêve - Ritz (hôtel) - Rivière (Jacques) - Ruskin (John) - Sainte-Beuve - Saphisme - Sensation - Sexualité - Signes obscurs - Snobisme - « Suave mari magno » - Swann (Charles) - Temps - Train - Venise - Verdurin (les) - Vermeer de Delft - Vision - Voyeurisme - 

Sa femme Christine l’a quitté il y a deux ans pour un chiropracteur, et je remarque qu’on nomme toujours par sa fonction celui pour qui l’on est quitté, comme si la fonction était déterminante dans la séparation, comme si le fait qu’il soit chiropracteur avait son importance, un chiropracteur, ben voilà, ça m’étonne pas, ça, ils en ratent pas une ceux-là.

Plutôt que de s’effondrer, plutôt que d’aller voir Notre-Dame d’Espérance et allumer un cierge pour que le chiropracteur perde un œil comme l’aurait fait n’importe qui, il l’avait admis, intégré, digéré, même si je ne doute pas qu’il en avait été meurtri et l’avait couvé dans son ventre comme un poison brûlant, mais il s’était aussitôt remis en selle, fût-ce une selle provisoire, dans un réflexe de méthode Coué, comme s’il s’agissait d’un cycle tout à fait normal, comme si tout ça était dans l’ordre des choses : on est deux, puis un jour on est un, alors il faut être deux à nouveau, en route pour de nouvelles aventures.