Le commissaire Maigrelet était en train de cuisinier un suspect nommé Hafez el Salad. C’est peu de dire qu’il en racontait, des salades, pour se défendre et de fait c’était un drôle de propriétaire de parc zoologique : il tenait aussi mal, ce zozo, sa boutique que sa comptabilité. Ca faisait un sacré bout de temps déjà que Maigrelet lui appliquait la chansonnette et il s’apprêtait à faire monter du raki et des fallafels de la brasserie voisine quand un greffier vint perturber l’interrogatoire.

- Commissaire ! Il y a une urgence rue des Rosiers d’Ispahan ! Un crime sanglant et pas commun !

- J’arrive !

Il attacha son porte-sabre à sa ceinture, se coiffa de son fez et passa le relais à l’inspecteur Harriri al Sattouf.

- J’étais rendu à ses histoires d’évasion fiscale et aux certificats de provenance de ses chauves-souris. Creuse un peu encore et il ne va pas tarder à lâcher le morceau.

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***

Rue des Rosiers d’Ispahan une foule de bédouins béaient d’admiration devant le phénomène.

- Elle est sortie de terre il y a cinq minutes, commissaire ! Incroyable ! Elle est superbe, vous ne trouvez pas ? Je n’ai jamais vu une rose aussi belle !

- C’est une Brocéliande ! commenta simplement Maigrelet. Ma femme essaie d’en faire pousser sur la terrasse mais elle ne dépasse jamais le stade des boutons chez nous. Elle ne s’acclimate pas chez nous, d’habitude. Mais on n’est pas là pour parler botanique, ce me semble, Inspecteur Fut-Fut al Torrid ! Avez-vous seulement remarqué qu’elle a poussé dans un ruisseau de sang ? Etes-vous remonté à la source ?

- On vous attendait avant d’aller voir, patron !

Ecartant d’un moulinet de sabre les badauds un peu trop envahissants, ils se mirent à remonter la piste. Cent mètres plus loin, sur le Pré-où-l’on-tire-les-choses-au-clerc ils notèrent la présence d’un agonisant ventru doté de quatre pattes et d’écailles. C’était un gros monstre verdâtre et spongieux qui se traînait sanglant sur le bord de la route.

- Commissaire Maigrelet ! Je vous attendais ! Je vais rendre mon dernier soupir. Vous arriviez cinq minutes plus tard et je ne pouvais plus vous livrer le nom du coupable. Vous allez lui faire couper la tête au moins ? Ou le faire empaler ?

- Désolé, mon vieux, mais c’est moi qui pose les questions ici et j’essaie de comprendre avant de juger. Il fait terriblement soif. Qu’est-ce que vous avez dans votre gourde qui ne servira plus ? Du raki ? De l’ouzo ?

- C’est de l’allume-barbecue liquide. Je ne crache jamais sur un petit méchoui l’été alors j’emmène mon carburant avec moi. Je suis un grand amateur de côtelettes d’agneau mais je souffre parfois d’extinction de voix. Alors j’emmène des munitions pour revigorer mon lance-flammes.

- Bon, ne me racontez pas votre vie. Nom et prénom de la victime ?

- De l’assassin, plutôt, non ? Dépêchez-vous Maigrelet, je sens que je vais verser une larme à gauche.

- Comme vous voudrez. De toute façon je vous connais, vous êtes Elliott el Dragon el Nénesse, vous êtes fiché au sommier, je vous ai reconnu tout de suite.

- Bravo, commissaire ! Pourtant beaucoup de temps a passé, beaucoup de sang a coulé depuis l’épisode du loup et de l’agneau. Je me souviens qu’à l’époque vous aviez encore un melon… miniature accroché à votre chéchia. Vous étiez plus mince aussi !

- Bon alors, cet assassin ?

- A vrai dire, je ne connais pas son nom. C’est un étranger avec une tunique blanche et une croix rouge sur le poitrail. Un Géorgien, peut-être ? Un mercenaire en tout cas, pas un gars du coin. Peau blanche, barbe bien taillée, blondinet. Ou s’il est de chez nous, il est du genre arabe du futur !

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- Et quelles sont les raisons de ce règlement de compte ?

- Je ne les ai pas bien comprises. Idéologiques, peut-être ? Moi j’étais tranquillement attablé au restaurant quand ce type m’est tombé sur le râble sans prévenir. Sa façon d’entamer la conversation et mes écailles à coup de tranchoir était un peu abrupte alors je me suis défendu avec mes arguments spécifiques contre cet antispéciste non pacifique à l’arraisonnement quelque peu spécieux. Je crois que je me suis bien défendu mais à la fin il m’a eu.

- Par où est-il parti, son forfait une fois accompli ?

- Je crois qu’il est retourné vers le palais du seigneur Royco Fumal Minut‘Soup’ d’où il me semblait venir.

- C’est bon, ça suffira pour aujourd’hui. Vous pouvez décéder en paix.

- Merci commissaire ! Bonne continuation à vous dans cette vallée de larmes ! Aaaaaaaaaargh !

Le dragon avait poussé son dernier soupir et le commissaire son pion à dame.

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***

Un peu plus tard il poussait également le portail de la propriété de Royco Fumal Minut’Soup‘, tirait la chevillette et se faisait introduire la bobinette dans la salle à manger du sire. Celui-ci s’apprêtait à se mettre à table en compagnie de sa femme et de sa fille.

- Commissaire Maigrelet ! Si je m’attendais ! Ou plutôt si je ne vous attendais pas ! Qu’est-ce qui me vaut votre visite ? Vous prendrez bien un petit apéritif ?

- Volontiers !

- Tenez, commissaire vous allez me goûter ce Porto que j’ai ramené de mes vacances dans le Nord ! Vous allez m’en dire des nouvelles !

- Toi aussi, Royco, tu vas m’en apprendre ! Tu aimes toujours bien les étrangers à ce que je vois ?

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- Les voyages forment la jeunesse et déforment le dos des dromadaires, c’est vrai, commissaire ! Comme on dit chez nous un porc ex-porc un jour, import-export toujours !

- Et quand la saison bat son plein, tu ne rechignes pas à engager des extras de là-bas dans tes abattoirs, c’est ça ?

- Je ne vois vraiment pas ce à quoi vous faites allusion.

- Moi si ! Ce à quoi j’alluvionne a laissé des traces de boue du Pré-aux-clercs derrière lui. Elles mènent tout droit à cette tenture d’où dépassent les pointes de deux poulaines ensanglantées !

Maigrelet contourna la table sur laquelle, de surcroît, quatre couverts étaient disposés. Il tira le rideau, découvrant un chevalier tout tâché de sang sur les bords et un poil cramé au milieu.

- Vous êtes grillé, mon vieux !

L’autre ne se démonta pas et se mit à la jouer grand seigneur ou plutôt grand saigneur.

- Enchanté, commissaire Maigrelet ! J’ai beaucoup entendu parler de vous ! Je me présente : Gontran-Amédée de Saint-Georges, exécuteur de basses œuvres freelance. Mais mes objectifs sont généralement plus élevés qu’il n’y paraît de prime abord.

- Je ne demande qu’à vous croire, sire Gontran ! Si votre ami Fumal Royco a la bonté de faire ajouter une assiette je crois que je vais en apprendre de belles pendant ce repas d’affaires si vous voulez bien vous mettre à table.

- Shéhérazade, ma fille, demanda Fumal, va donc ordonner aux domestiques…

- Pas la peine, Papa ! Je préfère jeûner que déjeuner en compagnie de ce blanc-bec à burn-out mol ! Monsieur de Saint-Georges est peut-être un militaire valeureux mais dès qu’il est question de repos du guerrier Monsieur a du sang de navet dans les veines. Il se fait porter pâle pour la bagatelle ! Si ma danse des sept voiles ne lui plaît pas, il n’a qu’à le prendre et se faire nonne dans un de ses couvents. Il y sera très bien entouré par ses pareilles.

- Ma fille, tu ne peux pas parler ainsi de notre hôte devant un commissaire de police !

- Bien sûr que si ! Figurez-vous, Monsieur le commissaire, que je n’étais même pas l’enjeu de ce combat ! Nous autres femmes nous ne comptons pour rien dans la religion de Monsieur ! Nous qui sommes à l’origine du monde nous n’avons qu’à courbet l’échine et à subir une société patriarcale archaïque dans son modèle de sociétét !

- Oui, j’ai entendu parler de cela, appuya Maigrelet. Il paraît qu’on vous demande juste de fermer les yeux et de penser à l’Angleterre. Mais la religion, chez nous, n’est pas non plus très… comment dit-on, déjà ? Féministe ?

- Je me demande même si le chevalier n’est pas, carrément, un inverti !

- Qu’en pense le chevalier, demanda Maigrelet en se tournant vers le combattant.

- Ce n’était pas dans le contrat, commissaire. Même pas dans les petites lignes ! La vie n’est ni un fleuve tranquille, ni un conte de fées. Celui qui délivre la princesse n’est pas forcément un prince charmant rêvant de bâtir famille. Etre heureux, vivre longtemps et avoir beaucoup d’enfants, ça vous intéresserait, vous ?

- Moi oui, parce que Mme Maigrelet est la reine du fricandeau à l’oseille, mais par malheur elle n’a pas pu me donner de descendance. C’était quoi ce contrat ?

- Les boucheries Fumal, commissaire ? Vous connaissez ? Un monopole exclusif de distribution de bidoche dans tout le pays ! Un empire de la viande menacé de s’écrouler avec l’arrivée de ce racketteur à écailles !

- Pourquoi n’avez-vous pas porté plainte ?

- Contre un animal ? On n’est pas au Moyen-âge encore ! On ne fait pas de procès aux animaux dans ce pays ! Vos policiers n’arrêtent que des criminels à deux pattes ! Sont-ils seulement équipés, vos poulets, pour résister au lance-flammes de l’abominable Elliott el Dragon el Nénesse ? En un rien de temps il les eût embrochés et n’en eût fait qu’une bouchée. Vous devriez reprendre de cet excellent crumble de fenouil et laisser tomber votre enquête, Maigrelet. On a juste égorgé un bestiau par ici. Tant qu’on ne fait pas ça dans une baignoire, ça n’est même pas puni par la loi.

- C’est un fait. Mais je n’ai jamais dit que j’allais arrêter quelqu’un. Je me renseigne, c’est tout. Je n’ai plus qu’une seule question. Comment avez-vous payé votre mercenaire ? Vous savez qu’il est interdit, par contre, d’importer une religion étrangère sur notre territoire ?

- Je sais commissaire, intervint de Saint-Georges. Par contre la religion qui est répandue par ici interdit bien de manger du porc ?

- C’est un fait. Et du pangolin également.

- Et la loi n’interdit pas de manger tout ce qu’on veut… sauf des animaux ?

- Non plus. L’herbe il ne faut pas la fumer mais on peut la brouter si on veut. Même manger les pissenlits par la racine, ça arrive à des gens très bien.

- Mettre du beurre dans ses épinards, amasser des radis en vendant des navets, faire du blé en proposant du pain sans gluten, c’est permis ?

- Je crois.

- Alors réjouissez-vous, commissaire ! Monsieur de Saint-Georges et moi-même nous sommes désormais associés pour lancer une chaîne de magasins végétariens. Rien d’illégal, là-dessous ?

- Pas que je sache, messieurs.

- Et la soupe déshydratée en sachets, on peut aussi ?

- Je crois bien, monsieur Royco !

- Alors passons au salon, Messieurs. Tout est bien qui finit bien. Les loukoums et le thé à la menthe nous y attendent.

***

Quand Maigrelet ressortit du palais il retourna sur la scène de crime et il emporta la rose Brocéliande. Il l’offrit le soir en rentrant à Madame Maigrelet.

- C’est pour me faire pardonner toutes les fois où tu m’attends à la maison avec du fricandeau à l’oseille et que je te fais prévenir que je ne rentre pas !

- Elle est magnifique ! C’est très gentil à toi. Justement aujourd’hui je t’ai fait du fricandeau à l’oseille…

- Miam ! Miam !

- … sans fricandeau. C’est une nouvelle recette que m’a donnée une voisine. Il faut éviter de manger de la viande, on en mange trop, ça fait grossir et les graisses animales sont mauvaises pour nos artères. D’ailleurs ça ne te fera pas de mal de maigrir un peu. Je te trouve un peu trop grassouillet, Maigrelet, ces derniers temps ! Tu manques d’exercice.
Tu devrais retourner chasser le sanglier.

***

Le lendemain le commissaire a fait incarcérer Hafez el Salad, le prévenu du début de l’histoire, au motif d’avoir laissé divaguer un de ses animaux sur la voie publique. Le dragon Elliott el Nénesse venait de sa ménagerie.

Contre les régimes drastiques, on se venge comme on peut !

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