Sur l’étal d’un fleuriste une fleur lui avait souri. Croyant avoir rêvé elle revint sur ses pas pour s’en assurer. À son grand étonnement la rose, car c’était une rose, lui adressa la parole.

- Malgré votre masque, je vous ai reconnue. Vous vous appelez Isaure Chassériau et vous allez tous les ans photographier la roseraie du Thabor.

- C’est vrai mais je ne suis pas la seule à faire cela.

- Vous êtes la seule à oser porter du rose dans cet endroit-là de la ville de Rennes. Alors dites-moi, comment c’était cette année ? Vous avez refait les mêmes photos ?

- Oui, je ne m’en lasse pas. C’est toujours l’Italie là-bas !

- Oui, je sais. Faites attention quand même ! Vous n’avez pas écouté le message d’alerte !

- Quel message d’alerte ?

- Alerte à l’Italiefolievirus. Si vous avez de l’atout et de la fièvre et que vous n’êtes pas en train de jouer au poker ou au tarot, vous êtes peut-être malade. Dans ce cas restez chez vous, limitez les contacts avec les autres personnes, surtout avec Marlon Brando et Bernardo Bertolucci, revoyez vos dévédés de Federico Fellini, mangez des spaghettis et écoutez du Vivaldi. La maladie guérit en quelque jours avec des cerises amarena, du repos et du cappuccino mais si les signes s’aggravent, que vous délirez en chantant « bonbons caramels esquimaux chocolat sucez les mamelles de Lollobrigida », que vous avez des difficultés importantes à respirer le parfum des roses du jardin du Thabor ou rêvez du jardin des Finzi-Contini, si vous voyez la tour Eiffel penchée ou si la Joconde ne sourit plus, appelez le 15 immédiatement.

- Je suis désolé mais si j’avais cette maladie-là, je ne la soignerais pas, je la garderais !

- Vous avez bien de la chance, Mademoiselle Isaure. Les voyous qui m’ont déplantée du Thabor et revendue à ce fleuriste m’en ont guérie. Et de ce fait, je suis la plus malheureuse des roses de ce monde.

Des larmes perlèrent sur les pétales de la fleur. Isaure eut pitié d’elle. Elle entra, paya la fleuriste et lui acheta un vase empli d’eau dans lequel elle planta la rose éplorée.

Elle prit le chemin de la roseraie, traversa tout le parc et redonna vie à l’exilée en la déposant parmi ses sœurs à son emplacement d’origine.

Puis elle se réveilla. Bien sûr que c’était un rêve, qu’elle avait rêvé tout cela. On était le 8 mai 2020, encore confinés comme des cons in fine, et tout autant que le grand jardin public de Rennes, les magasins de fleurs n’avaient pas encore eu le droit de rouvrir leurs portes au public.

200518 Nikon 086

Pondu le 23 mai 2020 pour l'Atelier d'écriture de Villejean

d'après cette consigne empruntée à Pascal Perrat