psychose-sur-la-voie-ferree

Ce matin-là, Manu M. avait la figure en coin de rue sinistrée. Ses paupières étaient gonflées comme des valises d'ambassadeur au moment d'une rupture diplomatique et avec la couche de mélancolie qui lui couvrait le visage, on aurait pu regoudronner la Nationale 7.

Bref pas très en train, le bonhomme, du genre tombé du wagon ou assommé par le résultat du match de la veille : Toulouse-Lautrec, score final 42-0 ! On l’a alpagué au pied des rails, de l’autre côté de la maison Lawton, et il avait les stigmates qui avaient coûté cher à Gaston :  ceux du gars qu’a perdu l’esprit !

- Vous avez votre attestation dérogatoire de déplacement ? que lui a demandé Thompson.

Il semblait s’affaisser des méninges, le ziguche. Se débattre dans le yaourt.

- Ma quoi ?

- On peut voir vos papiers, citizen Ken ? Vous avez eu un accident de luge ?

- Ils sont restés dans le compartiment du train, je retourne les chercher.

- Où est-ce que vous voyez un train, M’sieu ? Et qu’est-ce que vous faites en robe de chambre dans ce coin paumé de l’Iowa ?

- Iowa ? Iowa ? Mais on m’attend à Paris ! J’ai une allocution à faire à la télévision ! Je n’ai rien à faire en Iowa !

- Mon cher Thomson, je crois qu’on est encore tombé sur un chtarbé de première ! Vous vous appelez comment, M’sieu ?

- Je vais faire Allemande honorable, messieurs les policiers : d’habitude je réponds Oscar de Tours à cette question mais là, j’ai un méchant blème : je ne sais plus comment j’m’appelle. Peut-être qu’on m’a filé un coup sur la cafetière pour me piquer mon larfeuille ?

- Il porte une cravate de soie, Thompson, c’est pas forcément un rolling stone. Vous avez quoi sous votre robe de chambre, M’sieu, un pige-moi-ça en chachlik mercerisé ?

Le gars écarte les pans de sa robe de chambre, tout surprisi de voir qu’il n’est pas à loilpé dessous.

- Ah ben non, je suis descendu avec mon veston, dites donc. J’ai juste le bas de mon pyjama. Tiens il est là mon portefeuille. Tenez, les voilà mes papelards !

- Paul…Deschanel. Vous êtes parent avec Coco, la gagneuse du numéro 5 ?

- C’est drôle : ce nom ne me dit rien du tout !

- En plus vous trimballez un vrai faux passeport ? Et en attendant, l’attestation de déplacement dérogatoire n’y est pas. Alinéa jacte à l’aise, M’sieu ! C’est pas que vot’ trogne de rubicond nous revienne pas mais on va vous emmener au poste, histoire de débrouiller les œufs de tout ça !

- Attendez, ça me revient ! Je suis le président de la République française. Je m’appelle Emmanuel Macron ! Il y a trente-sept millions de Français qui m’attendent comme le messie. D’ailleurs je suis le Messie, aussi ! Et Jupiter en même temps !

- C’est celaaaaaa, oui, a rétorqué Thompson en lui passant les menottes.

Il est sympa Thompson avec ses imitations d’acteurs français mais son répertoire n’est pas très étendu : Depardieu, Thierry Lhermitte, De Funès, Bourvil, Stop. Il manque juste Lucchini en fait mais ici, aux Zuhesses, ce gugusse nous fait le même effet que Woody Allen. On préfère ignorer.

- On va vous dresser contravention, allez, allez ! Pas d’discussion, allez allez ! J’connais l’ métier !

- Encore une journée faste, collègue. Un frappadingue dès le petit déj’, ca va donner, je sens, aujourd’hui ! Et qu’est-ce que ça serait si on exigeait que l’attestation soit tamponnée !

- Mets ton masque !

- J’ai mon masque !

- Mets ta ceinture ! Et toi derrière, le Frenchie, boucle-la aussi !

*** 

AEV 1920-26 JK Jours heureux

Dans sa cellule de dégrisement, Manu M. déprimait sévère.

Maintenant, il savait ce qu'elle valait, la gloire ! Un piédestal de sable, voilà ce que c'était ! Rien de plus ! Les hommes juchés sur ce promontoire se croyaient des élus éternels mais au premier coup de vent, ils s'écroulaient !

En regardant au-dehors par la petite lucarne de sa cellule, il vit que la lumière de l’été était plus rasante qu’un discours électoral. Il ne savait pas du tout, mais alors pas du tout comment se terminerait ce cauchemar. Y aurait-il seulement encore des jours heureux ?

P.S. Et comme disait la môme Jeannine, ami lecteur, amie lectrice, «Et en plus, c’est vrai» ! Tu peux vérifier ici de tes propres châsses la véracité du pitch :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Chute_du_train_de_Paul_Deschanel

Enfonce-toi bien ça dans le caberlinche, mon pote : Quand des gens passablement évolués te donnent pour vérité des abracadabrances, c’est que ces abracadabrances se sont bel et bien produites !


Pondu le mercredi 15 avril 2020 d'après la consigne n° 1920-26

de l'Atelier d'écriture de Villejean