11 mars 2020

DÉFORMATION PROFESSIONNELLE

M. Ferdinand FLURE
Agence Dupondet et Dupontet
120, rue de la Gare
65125 LES HAUTS DU TOURMALET

                                                                                    M. Florent Fouillemerde
                                                                                    Agence Fiat Panda
                                                                                    4, rue des Petits champs
                                                                                    35000 RENNES

                                       
                                                                       Les Hauts du Tourmalet, le 10 mars 2020


                         Mon cher Florent

Avant de mettre définitivement la clé sous la porte de cette agence de détectives privés où nous nous sommes connus, j’ai entrepris de vider tout le pavillon.

Je ne te raconte pas le nombre de voyages que j’ai dû faire vers la déchetterie-déchèterie ! Il y a tellement de vieilleries à virer en pareil cas qu’on ne sait même plus comment s’écrit ce mot !

J’ai également fait l’acquisition d’une broyeuse à documents papier. Inutile en effet de garder trace des filatures que nous avons effectuées à Roubaix ou ailleurs, des photos compromettantes remises à une épouse jalouse ou un mari soupçonneux. Toutes ces pratiques n’ont plus grand intérêt pour personne depuis que les déclarations d’amour ont pris forme d’envois de sextapes par messagerie effaçable (ou pas) sur Internet. Ce qui explique, par ailleurs, la faillite de mon agence. Trop "ancien monde".

Cela me fait penser à l’une des cartes dont je veux t’entretenir ce jour : elle commence par ces mots : «Salut, branleur !». Bonjour la familiarité ! 

Et donc, dans ma folie ménagère d’avant vidage des lieux, j’ai mis la main sur une boîte à chaussures emplie de cartes postales. Les unes sont signées Jean Dupondet et les autres Joseph Dupontet. Ce sont, tu t’en souviens, les deux bonshommes moustachus auxquels on avait racheté la maison. Elles sont toutes adressées à Ernestine Dupontet, à la même adresse que notre agence, 120 rue de la Gare, Les Hauts du Tourmalet.

Est-ce que tout cela sera suffisant pour reconstituer l’histoire des détectives qui nous ont précédés ici ? Maintenant que je suis à la retraite j’ai bien l’intention de me lancer dans l’histoire du 120 rue de la Gare à travers les âges !

02 07 12 Guidel recto

J’ai commencé à dépouiller ce courrier très particulier. Nos deux larrons à chapeau melon ont été de sacrés voyageurs, surtout Joseph qui a beaucoup sillonné la Bretagne, l’Espagne et l’Italie.

Chacune de ses cartes postales est une petite énigme et je soupçonne fort qu’il faut décoder certains des éléments qu’il envoyait à sa chère maman. Ainsi de ce séjour sur la route côtière de Lorient ou il commente avec humour ses « drôles de vacances ».

« On visite surtout le fond des gamelles qu’on gratte à la paille de fer une fois qu’on a fait cramer l’omelette pour vingt-cinq personnes ; on dort dans le froid et l’humidité et on ne trouve même pas cinq minutes pour finir son Maigret. »

J’ai du mal à l’imaginer en train de faire la vaisselle d’un camp scout mais le métier exige parfois de tels travestissements ! J’ai vérifié : il n’y a pas eu de meurtre au golf de Ploemeur ni de cambriolage à Larmor-plage en juillet 2002. C’étaient peut-être de vraies vacances au bord de la Laïta. Pourtant le cachet de la poste fait foi qu’il y a bien eu un « Festival des sept chapelles » à Guidel. Si ce n’est pas là un titre de polar régional, je veux bien être changé en Land rover du capitaine Marleau !

05 02 Barcelone rectoA côté de ça Joseph Dupondet a mené plusieurs investigations au-delà des Pyrénées. Voilà ce qu’il dit du parc Güell de Barcelone dans lequel l’architecte Gaudi a beaucoup utilisé la mosaïque : « L’Espagne est un pays où l’on tue beaucoup de taureaux dans les corridas, sans doute parce que l’œil noir de Carmen a trop regardé le toréador ».

Le reste de la carte est anodin à première vue : « Hôtel bien situé, très calme, avec petits déjeuners royaux » mais le timbre apposé ne laisse aucun doute : il devait être sur une affaire Miro-bolante. Peut-être enquêtait-il sur les velléités d’indépendance de la Catalogne ? Peut-être s’est-il infiltré dans les réunions secrètes où l’on préparait cela dans les arrière-salles du musée de l’érotisme ou dans un des attelages du musée des corbillards ?

Timbre Miro Barcelone

99 03 18 Lyon-Villeurbanne rectoMais venons-en à Jean Dupontet. Lui envoie à sa tante Ernestine des cartes postales de Lyon où « malgré le soleil du printemps, il est obligé de suivre six heures de cours par jour ». Il dit n’avoir pas emmené son appareil photo mais je pense que c’est pour tromper la censure. Le cachet de la poste indique « Villeurbanne P. Principal 18 mars 1999 ». A cette date il restait certainement encore à la mairie de Villeurbanne des traces compromettantes du passage de Charles Hernu en ces lieux.

SD Jersey rectoCertaines cartes sont parfois signées des deux cousins. Celle de Jersey, par exemple. Je suis sûr qu’ils enquêtaient sur la fameuse affaire du gang des trois trèfles qui a tant défrayé la chronique à l’époque. La carte elle-même est un mystère : les deux timbres ne sont pas tamponnés et pourtant Ernestine a bien reçu le message codé : le montant du transfert du joueur de foot Portelet a été placé dans un coffre du Montorgueil castle. Joseph écrit même « L’île n’est pas attrape-touristes pour deux ronds : ils ont assez à gagner avec leur paradis fiscal et nous sommes bien les seuls à nous y balader à pied.

 

AEV 1920-21 JP Timbres de Jersey

J’ai gardé le meilleur de cette première exploration cartophilique pour la fin. J’ai enquêté sur cette Ernestine Dupondet. J’ai découvert que son nom de jeune fille était Loges. Aujourd’hui Joseph pourrait s’appeler Dupondet-Loges. Je crois me souvenir qu’une rue porte ce nom à Rennes. Peux-tu me le confirmer et mener des investigations là-dessus de ton côté ? Elle avait une sœur jumelle, Eléonore Loges, et c’est justement celle-ci qui a épousé Emile Dupontet, le père de Jean. Les Dupondet-Dupontet sont donc cousins par les femmes, ce qui explique leur extraordinaire ressemblance.

 AEV 1920-21 A Joseph Dupondet
Joseph Dupondet
par Henri Cartier-Bresson

 AEV 1920-21 A Jean Dupontet
Jean Dupontet
par Henri Cartier-Bresson

Je t’enverrai dès que possible la suite de mes investigations.

Bises à Isabelle et bonne fin de carrière à toi !


P.S. Prends note de ma nouvelle adresse à compter du 1er avril : M. Ferdinand Flure, 3, rue du Nombril en forme de cinq à Sète, 34000.

Pondu à l'Atelier d'écriture de Villejean le mardi 10 mars 2020

d'après la consigne ci-dessous


CONSIGNE D'ÉCRITURE 1920-21 DU 10 MARS 2020 A L'ATELIER DE VILLEJEAN

Lettre d'après cartes postales

 

L'animateur distribue à chaque participant·e dix cartes postales, rédigées et postées,  de sa collection personnelle.
Il demande de les utiliser, recto ou verso, isolément ou de manière globale, pour écrire une lettre à leur sujet ou à partir d'elles.
Il demande simplement de changer les noms et les prénoms qui figurent sur les versos.

Burano recto

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03 mars 2020

PERSONNE DISAIT RIEN

J’ai entendu leurs voix dans la cuisine. J’étais dans une petite rue à l’arrière de l’auberge et la porte était ouverte pour laisser s’échapper dans la ruelle les vapeurs de cuisson, les fumées et les fumets.

Je n’avais rien mangé depuis trois jours et je n’avais pas un liard sur moi. J’ai frappé à la porte ouverte.

- Qu’est-ce que tu veux, étranger ? a demandé le vieux barbu au front dégarni. Nous sommes en plein taf, c’est les cuisines ici. L’entrée de l’établissement est de l’autre côté si tu veux consommer.

- N’y a-t-il pas parmi vous un dénommé Rampo ?

- Oui, c’est moi, a répondu celui des trois qui portait une kippa sur le sommet du crâne.

- On m’a parlé de ta force exceptionnelle au jeu de 421. Je suis moi-même joueur d’un assez bon niveau. Accepterais-tu que je t’affronte sur le tapis vert ?

- Te mesurer à moi ? Qui t’a rendu si vain, toi qu’on n’a jamais vu au cabaret du coin ?

- Je n’ai pas grand-chose à miser mais si par hasard je gagnais, je veux bien être payé avec cette poulette rôtie, là, sur la table. Si je perds je ferai toute la vaisselle de votre restaurant cet après-midi et ce soir.

C’était un très bon stratagème. Je les connaissais tous et je savais que le gars Rampo ne résisterait pas à un pareil défi.

- On n’a pas de piste ni de tapis mais si on pousse au bord de la table la corbeille de fruits, la poule et les morceaux de pain on a une petite place pour lancer les dés. Les voilà. A toi l’honneur.

- Pas de gobelet, non plus ?

- Et puis quoi encore ? Monsieur a peur d’attraper le Covid 19 ? On a les mains propres, ici ! C’est pas le Majestic mais le Gasthaus est de bonne tenue, les cuisiniers ont de l’hygiène et les dés ne servent qu’à nous !

J’ai souri, j’ai tourné les dés dans le creux de mes deux mains jointes, j’ai soufflé sur mes doigts et j’ai sorti mon premier 421.

DDS 601 carava01

 - La chance du débutant ! a commenté le barbu en noir.

Rampo a lancé les dés à son tour et il a fait rampeau. C’est-à-dire qu’il a sorti lui aussi un 421.

J’ai recommencé la même gestuelle et sorti mon deuxième 421. Cette fois-ci lui a fait nénette, c’est-à-dire 2+2+1, c’est-à-dire le plus petit score qu’on puisse obtenir à ce jeu. J’ai hérité d’un premier paquet de jetons en pain azyme.

Ca a été à son tour de jouer. Il a sorti trois as d’entrée de jeu. J’ai refait 421 et gagné la première manche.

***

En deux manches, c’était plié. Je m’apprêtais à mettre la poulette rôtie dans mon panier et à leur serrer la main pour prendre congé.

- Pas de ça, Lisette ! a dit Rampo. Nous on a les mains propres mais toi on ne sait pas d’où tu viens ! Et avant de te barrer, explique-nous. Il y a un truc ?

- Oui, il y a un truc, ai-je répondu. Je suis Dieu descendu sur la Terre !

- Arrête tes conneries ! Ou alors donne-nous d’autres preuves de tes grands pouvoirs !

- Vous ne me croyez pas ? Regardez cette volaille : je vais lui rendre la vie !

Sous le regard ébahi et batyscapholé des trois commandants cuistots, j’ai balancé ma main ouverte au-dessus du plat comme si je lançais à nouveau les dés magiques.

La poule s’est remplumée, a ouvert un œil, étonné d’être couchée sur le dos dans la cuisine d’une maison bourgeoise.

- C’est bon, le métèque ! Casse-toi, avec ta poule ! Tu nous as fait perdre assez de temps comme ça. On a du boulot, nous !

J’ai fait un grand sourire, j’ai ramassé mon lot et je suis sorti dans la ruelle.

***

Une fois que je suis arrivé sur la place du village je me suis assis au soleil sur la margelle de la fontaine. J’ai fermé les paupières et j’ai savouré la douceur du jour. C’était l’heure de la sieste, il n’y avait plus un bruit, personne ne disait rien.

Puis je me suis frappé le front et j’ai crié :

- Quel con ! J’en ai encore trop fait, comme d’habitude et ce failli trophée, si je veux le déguster, il va falloir que je le tue, que je le plume et que je le fasse cuire alors qu’il était tout prêt à consommer tout à l’heure !

A l’intérieur de mon cabas la poule qui m’avait entendu me plaindre a gloussé de rire. Je l’ai extirpée du panier et je l’ai prise entre mes mains. Je l’ai serrée précieusement.


P.S. Cet épisode a également fait l'objet d’un collage de Jean-Emile Rabatjoie (Musée Iconoclaste Rennais, Série Les chiens aboient, Le Caravage passe) reproduit ici :

DDS 601 caravage04cene

 
Pondu à l'Atelier d'écriture de Villejan le 3 mars 2020 à partir de la consigne ci-dessous.

Utilisé pour le Défi du samedi n° 601 dont la consigne était : non-sens

CONSIGNE D'ÉCRITURE 1920-20 DU 3 MARS 2020 A L'ATELIER DE VILLEJEAN

 Raymond Carver au Musée !

 

AEV 1920-20 Raymond_Carver

Chaque nouvelle de Raymond Carver, écrivain et poète américain (1938-1988) comprend un titre, une poremière phrase et une dernière phrase (autrement dit un incipit et un excipit)

L'animateur donne à choisir entre ces neuf possibilités :

Titre : Obèse
Début : Je suis chez ma copine Rita. On boit le café, on fume et je lui en parle.
Fin : Ma vie va changer. Je le sens.


Titre : En voilà une idée !
Début : On avait fini de dîner et cela faisait une heure que j’étais assise à la table de la cuisine, dans le noir, à le guetter
Fin : J’ai usé de termes plus crus encore. Des choses que j’aime mieux ne pas répéter.


Titre : Vous êtes docteur ?
Début : Quand le téléphone se mit à sonner, il sortit précipitamment du bureau
Fin : Tu es là, Arnold ? dit-elle. Tu n’as pas l’air dans ton assiette.


Titre : Personne disait rien
Début : J’ai entendu leurs voix dans la cuisine
Fin : Je l’ai extirpée du panier et je l’ai prise entre mes mains. Je l’ai serrée précieusement.


Titre : Pourquoi l’Alaska
Début : Ce jour-là, Carl finissait à trois heures
Fin : Puis il resta là, à l’affut du moindre son, du plus petit mouvement.


Titre : Cours du soir
Début : Mon mariage venait de capoter et j’étais sans travail
Fin : Les deux bonnes femmes n’étaient plus là quand je suis sorti et il n’y avait guère de risques pour qu’elles soient là à mon retour.


Titre : Qu’est-ce que vous faites à San Francisco ?
Début : Tout ça n’a rien à voir avec moi
Fin : Ca fait partie du boulot comme le reste ; et moi, le boulot, plus il y en a plus je suis heureux.


Titre : La peau du personnage
Début : Quand le téléphone sonna, il était en train de passer l’aspirateur
Fin : Il arrivait aux dernières lignes d’une nouvelle.


Titre : Pourquoi, mon chéri ?
Début : Cher monsieur
Fin : Pourquoi avez-vous fait cela ? Dites-moi pourquoi je vous en prie. Bien sincèrement.


Il demande d'écrire une nouvelle ayant ce même titre, ce même début et cette même fin et se rapportant à un tableau choisi dans une monographie de la collection "Regards sur la peinture" consacrée à Goya, Brueghel, Canaletto, Raphaël, Michel-Ange, Canaletto ou tout peintre dont l'activité est antérieure au XIXe siècle.

AEV 1920-20 0-Return-of-the-Bucentaurn-to-the-Molo-on-Ascension-Day-Canaletto

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01 mars 2020

"Les Têtes en friche" à l'ADEC de Rennes le 28 février 2020

La pièce s'intitule "Dans les chaussures d'un autre". Elle est d'un jeune auteur italien installé en France, Fabio Marra.

J'ai adoré sa construction en puzzle, avec une scène coupée en deux comme dans "Célébration" d'Harold Pinter. A gauche on a l'appartement d'Eduardo et Lucia et à droite celui de Vanessa (et Matteo ?).  Débarque à gauche le frère d'Eduardo, Giovanni, que son épouse Carlotta a mis dehors parce qu'il veut un enfant et elle non, tandis qu'à droite arrive le père de Matteo qui n'a pas vu son fils depuis dix ans. C'est drôle et tragique à la fois, péchu et interrogateur : c'est une histoire de garçons manqués et de filles manquées, de robes-cadeaux, de chaussures rouges, de pilules contraceptives et de musiques italiennes. A aller voir absolument pour les Rennais·e·s.

En plus j'avais le droit de prendre des photos ! Qui plus est d'Audrey Hepburn qui faisait partie de la distribution ! ;-)

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Musiques d'Italie

J'adore quand la vie est faite de partages et d'échanges ! J'ai reçu ce matin une liste de chansons italiennes qui m'avaient tapé dans l'oreille un certain soir de la semaine. Et grâce à M. Youtube, j'ai tout retrouvé pour vous emmener faire un petit voyage en Italie dont vous me direz des nouvelles !

 I Calanti - "Pizzica di san Vito"



Mina - "Il Cielo in una stanza", avec des images de Scarlett Johansson filmée par Martin Scorsese ! 




Claudio Mattone - "A città 'e Pulecenella" , une chanson qui rend hommage à la ville de Naples. 



Zimbaria - "Le sei menu nu quartu", musique originaire de la péninsule de Salento. 



Il y avait aussi "Buona Sera" par Louis Prima et M. Youtube m'a proposé Marina (!) par Rocco Granata.

Je signale aussi ces vidéos de M. Philonico qui nous a mis deux des quatre saisons de Vivaldi en images superbes

Et je vous laisse avec un album entier de Canzoniere grecanico salentino, très agréable à écouter quand on tape des petits billets de blogs ou qu'on scanne des diapos les quelques rares journées où il pleuviote légèrement à Rennes. ;-) 

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