12 février 2020

JOUR DE L'AN

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Cela a commencé à tomber le 31 décembre vers 23 heures. Et donc le premier janvier de cette année-là il a neigé toute la nuit. Yoko s’est réveillée la première. Il y avait encore dans le salon des serpentins et des cotillons de ci de là mais toute la vaisselle était lavée et rangée, Maman est comme ça et Papa obéit. Ses parents et ses oncles et tantes avaient fait la fête jusque tard mais elle n’avait pas entendu les claquements de portières des voitures quand ils étaient repartis. On l’avait mise au lit vers 22 heures 30 et elle avait dormi d’un sommeil profond.

Et maintenant elle est là, première levée, première habillée, tout enthousiasmée par l’épaisse couche de neige qui recouvre la cour et le jardin. La neige ! Comme autrefois !

Elle a chaussé ses bottes rouges, enfilé sa doudoune bleue, elle n’oublie pas son écharpe, ses gants et son bonnet. Elle ouvre la porte.

Il y a du brouillard et le soleil commence à le percer en dardant ses rayons obliques. Quelques flocons de neige volètent ici et là mais ils sont énormes, ils ont la taille d’un moineau aux plumes bleues et on peut voir toutes les branches de leur cristal. Pas un n’est pareil à l’autre. Ils parlent ; ils l’appellent :

- Viens ! Viens, Yoko ! Viens jouer avec nous !

Elle referme la porte, saute derrière l’un, essaie d’attraper l’autre. Elle quitte la cour de la maison, se retrouve sur le chemin qui mène à la forêt.

- Viens ! Viens! Viens jouer avec nous, Yoko !

Contes_Printemps-20-copy_670Maintenant ce ne sont plus les flocons qui l’appellent. Ce sont deux tâches rousses qui n’arrêtent pas de sautiller. Elles se trouvent près d’un arbre, l’une posée sur un rocher, l’autre agrippée à même le tronc du chêne dénudé. Deux animaux malins. Et il y a une autre tâche rousse devant. Celle-là, Yoko la connaît bien. C’est le kilt du professeur Craig, cet étranger barbu qui leur apprend l’anglais langue morte à l’école.

- Bonjour, professeur Craig !

Le réfugié écossais se retourne et, la reconnaissant, lui sourit.

- Ils vous ont appelé, vous aussi, Professeur ?

- Oui. Comment le sais-tu ? Toi aussi tu entends leurs voix ? C’est un drôle de premier de l’an et ce sont de belles étrennes. Je crois bien que ce sont les deux derniers spécimens de cette espèce. Squirrels ! Des écureuils ! Ils se nourrissaient de noisettes et de ballets de Tchaïkovski. On en voyait beaucoup dans les opéras autrefois, à l’époque où l’on n’interdisait pas aux dames de porter le chapeau à l’intérieur ni aux hommes de fumer la pipe.

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- Mais comment pouvait on voir les danseuses et les danseurs derrière l’écran de fumée et les chapeaux à plumes ?

- Quand on ne voit pas ou plus on imagine, Miss Yoko. Parfois c’est mieux, même. Est-ce que tu as déjà vu le lion de Belfort ?

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- Non. C’est en Angleterre ?

Contes_Printemps-scan 03- Non, c’est en France, là où il y avait la Joconde, Monna Lisa. Il a été sculpté par Bartholdi, le même qui a fait la statue de la Liberté à New-York. Maintenant que ces monuments ont disparu nous ne pouvons plus que les imaginer d’après leur photo.

- Vous croyez qu’ils se laisseraient photographier ? J’ai pris mon téléphone avec moi pour avertir Maman en cas de danger.

- Oui ! Oui ! Viens poser avec nous ! répondent les écureuils. Donne ton téléphone au professeur Craig !

Yoko va s’asseoir sur le rocher. Les écureuils sautent sur ses épaules et lui chatouillent le nez avec le pelage de leur queue si empanachée qu’on ne sait même plus s’il faut mettre un « n » ou un « m » devant le « p » de ce mot !

Monsieur Craig prend la photo mais tout de suite après un nuage passe devant le soleil. Est-ce que c’est d’avoir évoqué les continents disparus, l’odeur du passé, l’incendie du Louvre et de la ville de Paris ? On a l’impression que quelque chose a changé dans l’atmosphère. D’ailleurs il n’y a plus de cristaux de neige et d’un seul coup, comme dans un doux rêve, les écureuils se sont enfuis dans la forêt.

- As-tu seulement pris le temps de déjeuner, Miss Yoko ?

- Non, j’ai entendu les voix, j’ai vu la neige, je me suis tout de suite habillée.

- As-tu seulement prévenu tes parents de ton départ ?

- Non plus.

- Ce n’est pas très raisonnable. Allez viens, je te ramène chez eux.

***

Le premier janvier de cette année-là, ça s’est bien agité sur les réseaux sociaux de l’île. On a beaucoup vu la photo de la petite Yoko O.

Celle où elle a les écureuils sur les épaules. Et aussi celle de la famille O. installée avec le professeur Craig devant ce qui restait de bûche du réveillon de la veille et un copieux petit-déjeuner. Même les équipes de télé ont fait le déplacement dans la matinée.

Mais les autorités scientifiques ont eu beaucoup de mal à encaisser l’histoire de ce retour fugace d’une espèce disparue. C’est si facile de truquer une photo de nos jours ! D’après elles, les écureuils n’ont jamais parlé en japonais à quiconque.

Et ceux qui ont cherché à leur expliquer cela par des mutations génétiques ont été renvoyés illico dans leurs buts.

- Et pourquoi pas des extra-terrestres tant que vous y êtes ? Ou le Stade-Rennais-Football-Club battu par l’ASM de Belfort en quarts de la Coupe de France 2020 ? Autant nier l’existence des sœurs Chihiro et Hinata Tatin ! N’import’nawak, professeur Craig !


Pondu à l'Atelier d'écriture de Villejean le mardi 11 février 2020
d'après cette consigne.

Posté par Joe Krapov à 11:18 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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