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Le midi nous déjeunons de mezze au restaurant la Cappadoce. La manifestation « tout le monde conte-lit », en face, semble faire un flop toute la journée. Nous aurions pu y chanter « La légende » avec un soutien de ukulélé mais non car il y a une règle du jeu : vous vous présentez spontanément avec le livre que vous souhaitez partager et c’est parti pour dix minutes.

Je livre ici ce que j’ai noté dans mon cahier orange et qui relate mon jet d’éponge de la soirée du samedi :

"Le Festival EPOS ? C’est un concept basé sur un souvenir littéraire, celui de «  Fahrenheit 451 » de Ray Bradbury. Il se trouve donc en Vendômois et ailleurs des gens assez fous pour mettre dès maintenant en pratique cette idée d’homme-livre afin d’en tirer matière à spectacle.

Pourquoi pas après tout ? Ca m’a semblé quand même ressembler par beaucoup, de ce fait, à une secte et n’avoir plus rapport que de loin avec le conte. C’est sans doute que dans « Littérature orale », il doit y avoir un grand L à littérature. Elle a plus de poids que l’oralité de la transmission qui caractérise le conte. Dès lors, le côté supportable ou pas de l’entreprise est lié au choix des textes, au découpage effectué, à la façon dont on agrémente ce pensum intellectuel de la lecture globale, pardon, intégrale d’une œuvre en public.

Je veux bien accepter qu’on réduise la trame de «Ce qu’Alice trouva de l’autre côté du miroir » à cette progression linéaire du pion Alice de la deuxième à la huitième case d’un échiquier mais j’y perds l’aspect labyrinthique et inquiétant du délire Carrollien. Si on dit "Vive le livre", alors qu'on me laisse lire comme je veux, ce que je veux, à ma façon, à mon rythme personnel.

Je supporte "La solitude du coureur de fond", même si je me sens mal à l’aise de voir l’acteur s’agiter sur la scène dans un univers carcéral noir, glauque et humide à souhait alors que nous transpirons nous-mêmes à grosses gouttes dans cette chapelle si peu fraîche du fait de la canicule, même si ce n'est pas un récit que j'irais lire. Nous sortons un peu écrasés de tout cela.

Mais le samedi soir, je dis stop devant cette histoire d’Amérindiens cannibales plongés dans la guerre de 14-18. On ne me forcera pas à l’entendre et on ne me donne pas vraiment plus envie de la lire. Comme je suis libre d’éteindre le poste ou de quitter la salle quand ça ne me convient pas, on sort, effectivement.

Eh bien figurez-vous que nous serons même punis de cette désertion, de cette désobéissance aux codes intellectuels du spectacle sado-masochiste Epossien : tous les bistrots sont fermés ce samedi soir à 22 heures ! Adieu la limonade ! Nous nous contenterons de l’eau du robinet !

Je profite de la fin de la soirée pour terminer le Modiano en cours « Quartier perdu » et je chope une idée géniale : relire chacun des romans du monsieur en compagnie de Google Maps et de Street View afin de localiser la pagode, le boulevard de Courcelles, l’hôtel du narrateur, la maison de Gyp, celle de Carmen Blain. Moi aussi je peux inventer des concepts intellos ! ;-)