IL 15 03 16 Cacoune 020 - P1090322

L’escadron de gendarmerie sortit de l’estafette immatriculé 22 (ou pas). De toute façon, à des tas d’autres détails, on devinait que l’on était dans les Côtes d’Armor :

- les pumas piaillaient dans les choux fleurs ;
- Le chemin d’accès à la longère était encore boueux de la dernière ondée ;
- Tous les hommes de la brigade se prénommaient Erwan et leur épouse Nolwenn
- Il y avait à l’arrière du véhicule un autocollant « A l’aise Breizh » et un autre de la LPO (Ligue de Protection des Oiseaux) représentant un macareux acheté à la station ornithologique de L’Ile-grande (l’autocollant, pas le macareux)
- Le portail était d’époque. De l’époque à laquelle Madame Yvonne de Vieux-marché arpentait à vélo le Trégor pour en photographier les habitants.

Le brigadier Lorguilloux, couvert par ses hommes restés en retrait, arme au poing, prêts à tirer en cas de grabuge, s’approcha prudemment de la porte du vieux bâtiment. Il tira la chevillette. Un genre de bobinette dut choir à l’intérieur car il se trouva que la bergère du lieu, une dame à cheveux gris et au visage souriant vint lui ouvrir la porte.

- Bonjour madame. Est-ce que je pourrais voir Monsieur Erwan Ibrahimovic ?
- Bien sûr !

Elle se tourna vers l’intérieur de la fermette et appela, d’une voix de contr’alto surpuissante :

- ERWANNNNNN !

Dehors les gendarmes tagadatacticiens se Raidirent.

- Excusez-moi pour le volume, expliqua-telle. Mon mari est un peu sourd et il est encore en train d’écouter « Psychedelic pills » de Neil Young devant son ordi.
- Je vous en prie, Madame, répondit le brigadier qui se tourna vers ses hommes et leur fit signe de Rambo-remballer leur artillerie.

Un mec sans âge et sans cheveux blancs mais non dénué de pantoufles aux pieds ni de lunettes de vieil intello sur le nez descendit l’escalier et vint voir à quoi se rapportait l’intrusion auprès de sa compagne chérie de la marée chaussée de chaussettes à clous.

- Vous êtes bien Erwan Ibrahimovic ?
- Oui. C’est pour quoi ?
- C’est bien vous qui alimentez le site web « Lannion en délires » ?
- C’est-à-dire que…
- Etes-vous bien l’auteur de ce couplet-ci ? « Parigot tête de veau/ Avec des champignons / J’te cuis au brasero [3-0] / J’te soigne aux p’tits oignons
Quand on reçoit Lorient / Et son banc de merlus / On les fait en riant / Mijoter dans leur jus ».
- Ben…
- Et de celui-ci ? « La sardine marseillaise / C’est un plat de fauchés / Elle grille au-d’ssus des braises /On n’en fait qu’une bouchée
Dans l’chaudron d’Saint-Etienne / On va allumer l’feu / La moutarde à l’ancienne, / Les verts, ça pique un peu ».
- Ben oui. Il y a un problème ?
- Et comment ! Vous allez demander à Madame Nolwenn de faire votre valise. Nous vous arrêtons pour assassinat.
- Ma femme s’appelle Liliane et je range très bien mes affaires moi-même. Ca ne vous gêne pas que ce soit dans un vieux sac à dos rouge ?
- Je le savais, intervint Liliane, qu’à force d’écrire des conneries sur Internet, tu finirais par avoir des ennuis !

***

L’avocat commis d’office s’appelait de Buridant et lui aussi se prénommait Erwan.
- Ben dites donc, papy ! C’est du lourd ! déclara-t-il en posant son attaché-pataquès sur la table du parloir.
- Je ne comprends pas bien pourquoi ! répondit Ibrahimovic.
- Association de malfaiteurs, troubles à l’ordre public, incitation au hooliganisme, déviationnisme antinationaliste. Vous allez être un certain temps sans revoir le phare de Mean Ruz !
- Tout ça pour avoir ajouté deux couplets à la chanson du Stade Rennais Football Club « Galette saucisse je t’aime » ? « Galette saucisse je t’aime, j’en mangerais des kilos, dans toute l’Ille-et-Vilaine avec du lait ribot » ?

 

150321 095

- Depuis 2018 cette chanson est interdite, Monsieur, de même que toutes les confrontations locales. Intervilles, c’est fini ! Rendez l’antenne à Cognacq-Jay, Guy et Simone ! Tout le monde est aligné derrière les bleus maintenant !
- Vous savez, moi, le foot, je ne le suis même pas ! C’était par pure dérision que j’ai écrit ça. Un genre de caricature, en fait !
- Ne dites surtout pas ça à l’audience ! N’aggravez pas votre cas ! On n’est plus dans le consensus mou, Monsieur ! On est dans le mainstream gluant ! Quelles sont vos dernières volontés ?
- Je peux avoir du papier et un crayon ?
- Pour quoi faire ?
- Je voudrais écrire un couplet supplémentaire sur Guingamp et Toulouse.
- Indécrottable ! Je ne réponds plus de rien dans ce cas !
- Plus personne, maître ! Songez-y : si le monde est comme vous dites, alors ce sera mieux hier !


Ecrit pour les Impromptus littéraires du 16 mars 2015 à partir de cette consigne.

La photo en noir et blanc est de Cacoune